Une chaufferie citoyenne à Lucinges

C’est la seule du genre en France. Cela méritait le détour et recevoir les explications des élus et citoyens, parties prenantes dans un projet qui risque de faire des émules.

 

De gauche à droite Jean-Michel Damidot, Yves Dieulesaint et Jean-Luc Soulat

Nichée au pied des Voirons, la commune de Lucinges comprend 1700 habitants, soit 800 ménages. Une cinquantaine de citoyens ont pris des parts dans ce projet. Une participation qui peut apparaître modeste.

Yves Dieulesaint, conseiller municipal depuis 2015, membre de la commission environnement, porteur du projet, et Jean-Luc Soulat, premier mandat de maire après deux autres en tant que conseiller, vice-président de l’agglomération d’Annemasse, chargé du climat, réagissent. « Cinquante personnes ont pris des parts dans cette chaufferie. Ça peut paraître peu, mais ce n’est qu’un début. Elles ont quand même réuni au total 80 000 € sur un budget de 1,42 million d’euros. Nous avons reçu une subvention de la région. »

 

Pourquoi une participation citoyenne ?

 Une étude réalisée par les associations « Les Amis de la Terre » et « Oxfam France » montraient que pour 1 000€ déposés dans une banque classique, ceux-ci étaient investis dans des sociétés qui généraient entre 700 et 1000 kg/an d’émission de CO2 fossile. Même l’argent placé sur un livret de développement durable est assez peu utilisé pour financer des projets dits durables.

Participer financièrement à la chaufferie, c’est orienter son épargne différemment sur un projet local de production d’énergies renouvelables. C’est aussi le moyen de transmettre à ses descendants un patrimoine ou des valeurs auxquelles on croit en prenant des parts pour une tierce personne (enfants ou petits-enfants).

« La commune, explique le maire, a favorisé l’appel au cours d’une réunion publique et sur facebook. La somme a été récoltée en un an, ne provenant pas forcément de résidents de la commune. »

 

                                       L’intérieur de la chaufferie présentée par les deux élus

 

Pour l’édile municipal, il était plus intéressant de bâtir ce projet avec les citoyens qu’avec les pouvoirs publics. « La transition énergétique est l’affaire de tous. »

D’autant que l’école a été mise à contribution en fabricant des panneaux, des affiches sur la chaufferie et les énergies renouvelables. D’ailleurs, il a été décidé de travailler chaque année avec les élèves sur un projet de ce type, en lien avec la société ForestEner – cette société est partie prenante dans la réalisation de la chaufferie (conception, exploitation, maintenance). Elle propose des systèmes bois-énergie clés en main. Elle est constituée d’entreprises spécialisées en bois énergie (Fabrikenr et Hargassner) et de deux acteurs du financement citoyen, à savoir Energie partagée investissement et Enercoop Rhône-Alpes. La commune de Lucinges reste cependant maître d’ouvrage et co-actionnaire de ForestEner, dont le coordinateur est Eddie Chanal.

« Fin 2015, nous avons décidé une étude de faisabilité qui s’est réalisée en février 2016. Les besoins de chaleur nouveaux sont apparus pour l’école, la mairie et des futurs immeubles en construction, détaille le maire. Il y avait donc un potentiel. Nous ne pouvions investir plus au regard des travaux actuellement engagés. Nous avons fait appel à ForestEner en délégation de service public. Nous avons estimé que le niveau communal est une bonne échelle pour la transition. »

La chaufferie dessert depuis septembre la mairie, l’école, la bibliothèque, une brasserie, le restaurant scolaire, une salle communale en gestation, le château de Lucinges – futur musée et résidence d’artistes, une future copropriété, des logements sociaux. Des adaptations du réseau ancien ont été nécessaires pour le raccorder à la chaufferie. « L’avantage de ce bâtiment qui chauffe au bois est la stabilité du tarif sur 20 ans (pas de pics). La commune paie seulement la chaleur (eau sanitaire et chauffage), le reste du coût étant supporté par le délégataire de service. »

Une chaudière au fioul (5%) sert d’appoint au bois.

 

Filière courte

                         L’arrivée des déchets de bois

Le bois est acheminé dans un rayon de 30 km, exactement de Boëge. C’est la société Dupraz qui se charge de l’exploiter en revalorisant les sous-bois. Les déchets forestiers, appelés sous-produits, sont récoltés après abattage des arbres destinés à d’autres fonctions de menuiserie. Ce bois est moins cher. Ces sous-produits sont ensuite déchiquetés, joints à des résidus de scierie, puis acheminés à Lucinges… en tracteur. La forêt est gérée durablement et replantée, et le bois livré le plus sec possible. Cela limite les émissions de fumée. « Nous sommes largement au-dessous des normes. »

D’autre part, cette installation permet de remplacer les vieilles chaudières individuelles, ce qui élimine de la pollution.

 

Un citoyen heureux

Un concept qu’approuve entièrement Jean-Michel Damidot puisqu’il fait partie des citoyens participant financièrement. Habitant la commune depuis 17 ans, il se chauffait d’abord au fioul, puis, depuis dix ans, avec une pompe à chaleur – Yves Dieulesaint a une chaudière à granulés, le maire se chauffe en géothermie profonde. « La démarche, s’enthousiasme Jean-Michel, m’a beaucoup plu, car je suis déjà sensible au monde associatif. Le projet comble le vide en ce domaine et dès la première réunion j’ai adhéré. Je ne crois plus qu’aux initiatives réalisables et concrètes. »

L’énergie partagée désigne une personne égale à une voix.

« Il est vrai que 40 à 50 personnes c’est un peu faible, alors que la commune a pensé au bien commun, » regrette-t-il. « J’ai cependant le sentiment de verser pour moi et le bien collectif. »

L’histoire n’en reste pas là. En effet, un suivi sera opéré deux fois par an en réunissant les citoyens actionnaires pour leur donner les résultats.

 

Un état d’esprit

 Et puis ce projet s’inscrit dans une ligne de conduite municipale qui privilégie les économies d’énergie et le développement durable – d’autres communes de l’agglomération s’intéressent à la chaufferie et à l’énergie renouvelable.

Preuves en sont la borne électrique pour permettre de recharger les voitures, l’extinction nocturne de l’éclairage public, le zéro phyto pour les jardins municipaux, les 30% de menus bio à la cantine, les animations et éducation au développement durable. « Nos actions doivent aller le plus possible dans ce sens, » martèle le maire. Ce sera le cas pour le PLU revu dans le cadre de l’aménagement du territoire, un éco PLU. « On limitera la consommation foncière et on concentrera les constructions sur le bourg. La surface imperméable sera réduite au maximum. »

Voilà un bon augure. Mais le maire est conscient qu’un gros travail d’éducation est encore à faire pour intégrer la transition énergétique dans les esprits.

Si Jean-Michel est un précurseur, il reste à convaincre la majorité des habitants de la commune à s’investir dans le projet.

Auteur: Loïc Quintin

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