L’ISETA donne à l’enseignement agricole les couleurs et les parfums de l’agroécologie

L’ISETA (Institut des Sciences de l’Environnement et des Territoires d’Annecy) illustre le changement de mentalités et de pratiques qui agitent le monde agricole. L’agroécologie prens toute sa place dans les programmes.

Pierre Marigo et Guillaume Bouchet, professeurs à Poisy, enseignent dans le cadre du STAV pour le premier, et la zootechnie pour le second.

Qu’est-ce que le STAV (Science et technologie de l’agronomie et du vivant) ?

Cette filière permet de suivre l’évolution du monde agricole et cerner ses nouvelles préoccupations : qualité et sécurité alimentaires, gestion des ressources naturelles, protection de l’environnement. Elle débouche sur un BAC avec deux options : les aménagements et la valorisation des espaces, et la technologie de la production agricole.

« A travers cet enseignement, on assiste à une évolution en place depuis plusieurs années, explique Pierre Marigo. Pour ma part, j’enseigne l’agronomie. Après le BAC, les élèves peuvent aller vers un BTS ACSE. Cela a changé lorsque le ministre Stéphane Le Foll a intégré l’environnement dans cet enseignement. Des organisations agricoles telles que la Confédération paysanne le demandaient. Mais, ici, à l’ISETA, on n’avait pas attendu ces directives et on le dispense déjà depuis dix ans. »
Cela se traduit en actes en pratiquant des techniques en lien avec la production bio. « On diffuse des informations sur la conduite à suivre pour entretenir les prairies fleuries et montrer la diversité pour stabiliser la production de foin, l’apport de protéines pour les exploitations. Le coût d’entretien s’avère peu onéreux. Les filières des territoires entraînent, en Haute-Savoie, la qualité des fromages. »

 

L’importance des pollinisateurs

D’où l’importance de préserver ces prairies et de freiner l’urbanisation.
L’aspect pollinisateur est également abordé – Pierre Marigo est par ailleurs apiculteur à Frangy – et fait découvrir aux étudiants l’apiculture. « On leur explique que les cultures maraîchères, le colza, le tournesol, etc, sont tributaires d’éléments extérieurs et des pollinisateurs. Si on maintient ces derniers, les rendements seront maintenus. »

Selon le professeur, il n’y a pas trop de problèmes en Haute-Savoie, mais il faut rester vigilant face à l’intensification.
La biodiversité démontre que tout est lié. Les haies ont leur rôle important dans le paysage. « L’agroécologie rappelle leur maintien nécessaire pour la protection des insectes, auxiliaires. » Sans oublier ses bienfaits contre le vent, l’érosion des sols.

 

Une prise de conscience

Des visites d’exploitations illustrent ces pratiques. « Après, si l’on veut maximiser les rendements, ça n’est pas durable et coûte très cher. L’agroécologie n’est pas suffisante dans ce cas. »
Les élèves ont pris conscience et un changement de mentalités s’opèrent chez eux. « Pour assurer un revenu et la qualité d’un produit, le cahier des charges doit être strict. La pratique végétale utilise de moins en moins de phytosanitaires. Et ils se rendent compte que certains agriculteurs, à force d’en déverser, sont malades du cancer. Ça les fait réfléchir. Potentiellement, cette nouvelle manière de cultiver peut marcher ; avec une baisse des investissements, ils n’ont plus la corde au cou. »
En résumé, le sol égale la vie.
Le STAV mène donc à un BAC technologique. « On ne forme pas forcément des jeunes qui s’installeront. En tous cas pas tout de suite. Ils iront d’abord vers un BTS, puis certains à l’université pour déboucher sur du commercial. Mais la majorité d’entre eux choisissent un BTS agricole. »
Une petite trentaine d’étudiants prennent cette filière du STAV. « Petits effectifs mais déjà important pour ce type d’enseignement. »

À l’ISETA, on aborde aussi l’alimentation. Au restaurant de l’école il n’y a pas de menus bio. Cependant, prochainement, un stage se déroulera dans les Monts du Lyonnais : «Les étudiants, demandeurs, prépareront leurs propres repas en bio. »

De son côté, Guillaume Bouchet enseigne la zootechnie (techniques d’élevage), et assume la coresponsabilité du STAV. « Cela mène à un BAC science et technologie de l’agriculture et du vivant. L’agronomie concerne le sol et ses constituants, tandis que le vivant recense et détaille la faune et la flore en relation avec le sol. Plusieurs spécialisations sont possibles. Les uns s’attardent sur la production agricole (lait, viande, céréales, fourrages) ; les autres se dirigent vers l’aménagement et la valorisation des espaces (eau, forêts, espaces naturels, travaux paysagers). Ce n’est qu’un tremplin vers d’autres études menant au BTS, DUT, voire plus longues. »

 

Réfléchir pour mieux produire et mieux consommer

Cet enseignement amène les élèves à se poser des questions sur leur vie citoyenne et professionnelle future. « On réfléchit à la manière de mieux produire et de mieux consommer en abordant l’agroécologie. On leur apprend, à travers cette technique, à organiser des filières, des marchés. Je souhaite qu’elle soit durable en tant que pilier de l’enseignement futur. On n’est pas les seuls à en parler dans l’éducation agricole. Je ne pense pas que ce soit une mode. En tout je crois en ces méthodes. »

C’est en effet un revirement important qui pose un regard différent sur les pratiques agricoles.
« Par ailleurs, ce BAC techno oriente sur plusieurs activités. On travaille avec d’autres enseignants sur la biologie, la physique, les sciences économiques, la philosophie. »

 

Bien-être animal

La philosophie ! Une conception à laquelle les ancêtres d’un autre type d’agriculture n’avaient sans doute pas songé. « Ça débouche sur une approche du bien-être animal plus intellectuelle. C’est une révolution dans les mentalités qui voit aussi l’influence de la religion dans la manière d’appréhender le vivant. »

Le terrain est important pour visualiser ces nouvelles technologies. Les visites à des professionnels, des magasins coopérateurs, des techniciens Adabio qui appuient les agriculteurs en alternatif, sont des moments d’échange. « Ici, en Haute-Savoie, on est un peu privilégié du point de vue des paysages. On a du mal parfois à illustrer l’agriculture intensive. Dans le département, on pratique surtout la polyculture et l’élevage. Un cahier des charges impose ici certain nombre de règles draconiennes. La filière laitière n’a pas trop de dérives. »

 

A quoi est dû ce changement de politique agricole ?

« L’aspect des sols appauvris contribue à ce retournement. D’autre part, de tristes épisodes sanitaires – vache folle, grippe aviaire – ont fait prendre conscience. Les préoccupations économiques, l’endettement entraîné par le système et l’influence des consommateurs font le reste. »

Les étudiants sont totalement perméables à ces questions. « Ils sont fiers de contribuer à mettre en place une agriculture agréable pour le paysage. Cependant, même si L 214 fait avancer les choses, ils déplorent un peu la violence des images. Ça les heurtent et ne veulent pas qu’on assimilent les agriculteurs à des pollueurs. »

Selon Guillaume Bouchet, il convient d’adapter les techniques à sa structure. « Nous n’avons pas de solution clé en main. L’agriculture vers laquelle nous tendons n’est pas passéiste. Elle est plus technique, plus réfléchie : on prévient, on analyse. »
Pour l’enseignant, les mentalités ne peuvent pas changer en un jour. Ça demandera entre 10 et 15 ans. « Les élèves doivent évoluer, mais pas précipitamment. Il faut convaincre les consommateurs. »

 

Un jour tout pourra-t-il être en bio ?

« L’agriculture sera moins homogène que par le passé. Actuellement, le système est très centralisé et ne donne pas le choix. Ça ne sera plus le cas avec des filières diverses, courtes. Ça évoluera comme la société évoluera. Les agriculteurs représentent 2 à 3% de la population active. Avec nos collègues, nous travaillons en synergie, nos préoccupations étant dirigées vers la qualité des produits. L’important est de retenir que tout est lié : paysage, herbage, économie et climat. »

Auteur: Loïc Quintin

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