L’eau ne coule plus de source en Haute-Savoie

Notre département de Haute-Savoie, longtemps considéré comme un des châteaux d’eau français, est en train de découvrir la raréfaction accélérée de sa ressource en eau à cause du changement climatique. Après l’été caniculaire dantesque que l’on vient de passer, les autorités, associations et professionnels du secteur s’inquiètent à juste titre, tandis que le retour des quelques pluies de ces derniers jours pourrait nous inciter à nouveau à regarder ailleurs. Or, n’en déplaise aux climatosceptiques, la météo n’est pas le climat, et l’eau devient une ressource rare à préserver et surveiller de près, même en Haute-Savoie :   

La rivière Fillière en août 2026 ©Benjamin Joyeux

De l’Arve au Fier, en passant par le Chéran, les Dranses ou les Usses, le constat dressé tant par les autorités que par les associations de protection de l’environnement, les syndicats de rivières ou encore les usagers du milieu aquatique semble sans appel : le régime torrentiel alpin est en train de changer brutalement de visage. La Haute-Savoie, historiquement considérée comme un château d’eau inépuisable, découvre la raréfaction de ses ressources en eau et la vulnérabilité de ses veines bleues.

L’été qui vient de s’écouler est à cet égard cataclysmique. Les Dranses, le Chéran et les Usses sont notamment passés récemment en situation de « crise », le niveau le plus grave, amenant la préfecture à prendre des restrictions drastiques quant à l’usage de l’eau [1] : interdiction d’arroser les pelouses, les ronds-points, les espaces verts, les stades, les golfs, les potagers (entre 9h et 20h), de nettoyer son véhicule, de remplir ou vidanger sa piscine, d’irriguer les cultures par aspersion, etc.

Seuls y sont autorisés les usages prioritaires de l’eau : eau potable pour les populations, survie des espèces aquatiques, abreuvement des animaux, sécurité civile, salubrité publique et certains usages agricoles.

Carte de la préfecture sur l’état des cours d’eau en août 2026

La Haute-Savoie ne fait donc pas exception au reste de l’Hexagone, où 70% du territoire métropolitain fait l’objet de mesures de restriction des usages de l’eau, le mois de juillet ayant notamment enregistré un déficit de pluie de près de 70%. Comme l’expliquait récemment la chercheuse au CNRS en hydro-climatologie Florence Habets : « Cette année est une année d’alerte. On ne peut pas exclure des sécheresses longues qui pourraient amener des difficultés pour l’eau potable, même à l’échelle de la France métropolitaine » [2].

Si l’on risque réellement de manquer d’eau potable dans les années qui viennent, il est donc vital d’identifier clairement et sans détour les principales raisons de cette raréfaction accélérée de l’eau et d’agir en conséquence.

Dégradation quantitative : quand le changement climatique assèche les sommets

Le premier facteur de déstabilisation est bien entendu climatique. Les montagnes figurent parmi les zones de la planète qui se réchauffent le plus vite. Dans les Alpes et les Pyrénées, les températures ont d’ores et déjà franchi le + 2°C au cours du vingtième siècle, contre 1,7°C dans le reste de l’Hexagone [3]. Le manteau neigeux, qui servait traditionnellement de château d’eau naturel en fondant progressivement jusqu’au cœur de l’été, ne cesse de se réduire comme peau de chagrin. Les fontes désormais précoces au printemps laissent place à des étiages estivaux d’une sévérité inédite. Les débits historiquement bas des cours d’eau provoquent alors un réchauffement rapide de la température de l’eau.

Or, une eau plus chaude contient moins d’oxygène dissous, ce qui asphyxie littéralement la faune piscicole. La truite fario, poisson sentinelle par excellence des rivières alpines, voit ses zones de frayères se réduire drastiquement et subit un stress thermique parfois mortel dès que l’eau dépasse les 20 °C [4]. En période estivale, certains petits affluents et torrents secondaires s’assèchent désormais complètement sur plusieurs kilomètres, comme dans le secteur des Usses [5].

Dégradation qualitative : quand les activités humaines altèrent la qualité de l’eau

À cette crise quantitative de l’eau s’ajoute sa dégradation qualitative. La Haute-Savoie enregistre l’une des plus fortes croissances démographiques de France (9000 habitants supplémentaires par an depuis 2010) [6]. Cette attractivité, couplée à une fréquentation touristique massive, désormais en été comme en hiver, met à très rude épreuve les capacités et ressources naturelles du territoire, et en premier lieu l’eau. En période de pointe, plusieurs stations d’épuration frôlent la saturation [7]. Bien que des efforts considérables aient été faits pour moderniser le traitement des eaux usées, les rejets résiduels de micropolluants, de résidus médicamenteux et de produits détergents continuent de finir leur course dans le lit des rivières.

Dans certains secteurs comme la vallée de l’Arve, les activités industrielles (décolletage, traitement de surface) continuent également de peser fortement sur la qualité des masses d’eau.

À cela s’ajoute la problématique alarmante des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), les désormais fameux « polluants éternels », détectées dans plusieurs endroits, en particulier dans le secteur de Rumilly [8].

Le ruissellement agricole et les aménagements d’endiguement passés, qui ont rigidifié les berges et parfois détruit les zones humides, empêchent également les rivières de jouer leur rôle naturel d’éponge et de filtre biologique [9].

L’accentuation de cette pression humaine sur l’eau entraîne conséquemment des conflits d’usage amenés à se multiplier dans les années qui viennent.

Rivière à St Gervais-les-Bains ©Benjamin Joyeux

 

La multiplication des conflits d’usage

En Haute-Savoie, la ressource en eau est ainsi sollicitée de toutes parts : pour l’eau potable, avec une population en hausse constante et des millions de nuitées touristiques ; pour l’agriculture ayant de plus en plus recours à l’irrigation pour faire face aux sécheresses répétées ; pour l’énergie et les loisirs, entre soutien aux canons à neige en hiver via des retenues collinaires contestées [10], et prélèvements accrus pour le fonctionnement des installations hydroélectriques [11].

Alors comment arbitrer équitablement le partage d’une ressource en diminution sans pour autant sacrifier la santé biologique des cours d’eau ?

Pour Corentin Mele, en charge de l’eau à France Nature Environnement Haute-Savoie et interrogé par Librinfo :

« C’est un été catastrophique pour une très large partie de nos cours d’eau en Haute-Savoie. Les bassins versants des Usses, du Chéran et des Dranses sont particulièrement affectés. Pour le vivant, dont nous faisons partie, c’est très problématique : nous perdons en quantité et en qualité de l’eau. La gestion de crise actuelle (arrêtés sécheresse) ne résout pas les problèmes structurels. Le niveau des prélèvements doit être amené en deçà de la ressource disponible, ce qui est de moins en moins le cas sur un certain nombre de bassins versants. »

Le chargé de mission de FNE ajoute : « La gestion de l’eau dans nos bassins versants doit en priorité préserver, voire restaurer, la capacité des milieux naturels à stocker l’eau (avec les solutions fondées sur la nature). Malheureusement, malgré les efforts des syndicats de rivières et autorités gemapiennes, la dynamique d’artificialisation des sols en Haute-Savoie se poursuit. Cela rend fragilise notre territoire vis à vis des sécheresses et des risques de crues. »

Au-delà des mesures ponctuelles prises en urgence par les autorités face aux épisodes caniculaires comme cet été, amenés à se multiplier dans les années à venir, c’est donc tout un système économique à revoir. Celui d’une croissance infinie sur une planète aux ressources finies, où l’eau vient à manquer, même en Haute Savoie.

A moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, on ne peut que penser à la prédiction de René Dumont, premier candidat écologiste à cette élection en 1974, il y a 52 ans [12] :

« Nous allons bientôt manquer de l’eau, et c’est pourquoi je bois devant vous un verre d’eau précieuse puisqu’avant la fin du siècle, si nous continuons un tel débordement, elle manquera. » En 2026, nous y sommes !

Benjamin Joyeux

[1] Voir https://www.haute-savoie.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Prevenir-le-risque-et-se-proteger/Eau/Secheresse/Secheresse-en-Haute-Savoie

[2] Voir https://www.tf1info.fr/environnement-ecologie/cette-annee-est-une-annee-d-alerte-la-france-peut-elle-manquer-d-eau-potable-2459085.html

[3] Lire https://www.adaptation-changement-climatique.gouv.fr/dossiers-thematiques/milieux/montagne

[4] Lire https://www.aappma-annecy-rivieres.fr/les-poissons-de-nos-rivieres/

[5] Voir par exemple : https://www.allonzierlacaille.fr/actualites/966242

[6] Lire https://www.haute-savoie.cci.fr/actualite/chiffres-cles-haute-savoie-2026

[7] Lire par exemple https://www.ledauphine.com/environnement/2023/02/11/pas-assez-grande-quand-les-touristes-sont-la-quelle-solution-pour-remplacer-la-station-d-epuration-de-barberine-a-vallorcine

[8] Lire notamment https://www.fne-aura.org/actualites/haute-savoie/pfas-en-haute-savoie-a-rumilly-les-taux-explosent-letau-se-resserre/

[9] Lire par exemple notre article passé : https://librinfo74.fr/arthaz-pont-notre-dame-mobilisation-pour-preserver-le-plateau-de-loex-degrade-par-des-remblais/

[10] Lire notre précédent article : https://librinfo74.fr/gestion-de-leau-la-clusaz-a-lamende/

[11] Lire également : https://librinfo74.fr/filmer-la-biodiversite-de-nos-cours-deau-pour-mieux-la-proteger/

[12] Voir https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/rene-dumont-1974-penurie-eau-ecologiste-campagne-presidentielle

Auteur: Benjamin Joyeux

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