Un pôle indoor de 5 000m2 à La Clusaz : la folie des grandeurs ?

Par Sandra Stavo-Debauge

L’argent public des Jeux olympiques va copieusement arroser le haut des Aravis. Notamment pour financer un gymnase de 5 000 m2 à La Clusaz, alors même qu’un gymnase intercommunal sortira de terre sur le site du Crêt à Saint-Jean-de-Sixt qui accueilliera le village olympique, deux sites distants de moins de 5 km.

La municipalité de La Clusaz a présenté son projet de pôle indoor lors d’une réunion publique, le 9 juillet dernier. Un projet à 21,7 millions d’euros hors taxes financé à 100% par l’argent public : 80 % par l’État, la Région et le Département et 20 % par la commune.

Ce jeudi 9 juillet, dans une salle des fêtes de La Clusaz presque comble, la municipalité dévoilait son futur pôle indoor : « un gymnase avec des salles équipées d’éléments sportifs et ludiques », précise le maire, du sport en boîte avec vue sur la montagne ! Au premier rang, les financeurs de ce gymnase chiffré à 21,7 millions d’euros hors taxes : l’État (représenté par le sénateur Loïc Hervé) et la Région Auvergne-Rhône-Alpes (représentée par Christophe Fournier) en financeront 50% soit 10,85 M € HT (via la supervision de la Solideo Alpes 2030 dont on n’a vu aucun représentant dans la salle), et le département de la Haute-Savoie (représenté par Marie-Louise Donzel et Marcel Cattanéo) en financera 30 % soit 6,51 M € HT. La commune financera les 20% restants, soit 4,34 M € HT.

Un pôle indoor de 5 000 m2 à 21,7 millions d’euros HT : La Clusaz voit grand

Le permis de construire a été signé le jour de la concertation des habitants !

Un projet qui n’en est plus un.  Le permis de construire a été signé par le Maire le 9 juillet, le jour même de la réunion publique, ce qui met les habitants devant le fait accompli.

Le chantier démarrera dès cet automne 2026 pour une livraison au Comité d’organisation des jeux olympiques et paralympiques (COJOP) en février 2030 et une ouverture au public à l’automne 2030. La crèche devra être délocalisée, le lieu est encore inconnu. Riverains et vacanciers devront se coltiner les nuisances du chantier pendant plus de trois ans.

Situé au-dessus de l’école et de la crèche, sur un terrain étroit et long qui comprend le terrain de foot actuel (qui disparaîtra) et avec une pente de 25 %, le bâtiment d’une surface de 5 000 m2 conçu par le cabinet W / M Architectes sera enterré aux deux tiers pour « ne pas dénaturer le paysage ». « L’idée est de créer un « morceau de paysage » avec un système de rampes extérieures à 5 % d’inclinaison et des toits végétalisés », explique l’architecte. Les canicules à répétition n’épargnant pas La Clusaz, un toit végétalisé, est-ce une bonne idée ?

Ce pôle indoor comprendra :

  • Un gymnase de type C (1 100 m²) avec tribunes pour des compétitions régionales.
  • Une salle d’escalade (600 m²) de 118m de haut avec des voies de 13 mètres de haut et une zone de bloc.
  • Une zone freestyle (900 m²) avec trampolines, zone de roule et petits modules (skate, trottinette).
  • Des salles de musculation, de fitness et d’activités douces (yoga, danse).
  • Un espace de vie central (food hall) de 400 m².
  • Une salle « mystère » dont ils ne savent pas encore quoi faire, le projet de tapis-ski jugé trop coûteux a été sorti du projet !
  • Des aménagements extérieurs gratuits (City Stade, jeux pour enfants).
  • Aucun parking public ne sera construit sous le bâtiment pour le stationnement. Les usagers devront utiliser les parkings existants du centre-village.

 

L’argent public ruisselle pour les JO et les nantis et tant pis pour les services publics essentiels !

« Ça fait au moins quarante ans que les habitants de La Clusaz attendent un gymnase, que les enfants de l’école restent dans leur classe quand il pleut, que les athlètes du club des sports s’entraînent dans les parkings souterrains quand il fait mauvais temps », introduit le Maire Didier Thévenet. C’est vrai, mais la commune qui compte 84% de résidences secondaires, s’est vidée de ses habitants avec 1 570[1] habitants estimés en 2026, contre 1 623 en 2023 (chiffres Insee). En 2023, l’Insee recensait seulement 217 enfants de moins de 15 ans et 143 jeunes de 15 à 24 ans (chiffres qui ont encore baissé en 2026), contre respectivement 284 et 184 en 2012. La population est vieillissante (9 décès contre 6 naissances en 2026), l’école privée a encore fermée des classes – son immense bâtiment pourrait d’ailleurs accueillir un gymnase. Une érosion démographique en continu depuis 20 ans qui n’est pas prête de s’arrêter au regard des tarifs exorbitants du foncier. A titre d’exemple, le programme neuf de résidence « La Piste Rouge » livrable en 2028, situé sur la route des Aravis, pile en face du futur gymnase, annonce un T2 à partir de 615 000 € !  

 

Quid de l’intérêt général de deux gymnases à moins de 5 km l’un de l’autre pour un total de 40,7 millions d’euros ?

Rappelons que Saint-Jean-de-Sixt[2] se dotera aussi d’un gymnase intercommunal de 3 000 m2 environ au Crêt[3], site retenu pour le village olympique[4] dont le marché vient d’être attribué à Bouygues. Un gymnase que les jeunes du Club des sports de La Clusaz[5] (qui ne résident pas tous à La Clusaz, et leurs entraîneurs non plus) auraient très bien pu utiliser. Le gymnase de Saint-Jean qui servira de restaurant pendant les Jeux, sera également financé par les pouvoirs publics avec une enveloppe de 19 millions d’euros. L’argent public qui va donc ruisseler pour les JOP Alpes 2030, mais pas pour le reste…

« Les Jeux Olympiques de 2030, c’est une chance énorme pour nous nous. D’une part, parce que ces Jeux seront utilisateurs de ce pôle. Il y aura des bénévoles qu’on habillera, qu’on nourrira, qu’on briefera. Il y aura la presse qui sera dans ce bâtiment et peut-être encore d’autres personnes ou d’autres organismes », explique le maire. Mais alors, à quoi servira le chalet d’accueil de 900m2 prévu sur le site des épreuves de ski nordique aux Confins, à 5 km du village ? Les dépêches n’attendant pas, les journalistes travaillent en général sur le site même des épreuves…

« Les Jeux agissent comme un accélérateur : ce qu’on aurait dû faire dans 10 ans ou 12 ans ou 15 ans, on va le faire dans 4 ans. Et surtout les Jeux olympiques sont un financeur très important », se réjouit le maire. Les Jeux vont permettre de subventionner le projet global à La Clusaz de 40 millions d’euros[6] à 80 %, 8 millions d’euros resteront à la charge de la commune, dont les 4 millions pour le Pôle Indoor. Autrement dit un pôle indoor 100% financés par l’argent public qui n’aurait probablement pas vu le jour sans les Jeux.

 « 8 millions, c’est à peu près les investissements qu’on fait en 2 ans. Donc c’est quelque chose qui est tout à fait acceptable pour nous et si un jour il devait y avoir une augmentation d’impôts, ça ne sera pas à cause des Jeux Olympiques. Je l’avance tout de suite », affirme le maire qui assure aussi que « grâce à ces Jeux, les finances de la commune ne seront pas atteintes. »

On reparlera de cette promesse après les Jeux, car quid du coût d’exploitation et de fonctionnement d’un tel équipement ? La municipalité aurait-elle omis de le calculer ? réponse plus bas…

 

« D‘abord pour les gens de La Clusaz » sauf qu’ils sont de moins en moins nombreux

Le maire souligne que « ce pôle est d’abord fait pour les gens de La Clusaz. » Charlie Genand, entraîneur au club des sports explique « qu’à à peu près 200 enfants s’entraînent dans la semaine. On se retrouve les mercredis à 50 le matin, à 60 l’après-midi, des fois dans des conditions pas top, surtout l’automne. Quand le froid arrive, on est en doudoune et on va dans le parking souterrain à l’entrée du village. On y reste des fois une semaine, deux semaines. Le pôle indoor est bienvenu pour améliorer nos conditions de travail. » 5 000 m2 pour 200 enfants, ils vont être à l’aise !

« C’est pour que la commune soit attractive », dit le maire et c’est aussi « une réponse au réchauffement climatique », à la « concurrence exacerbée des stations, hiver comme été » et « la conséquence d’un changement sociétal : les gens veulent autre chose et nous avons travaillé dans cet esprit sur un plan de diversification. » Le masterplan diversification des activités de loisirs dans lequel s’inscrit ce projet de gymnase a vu le jour lors du premier mandat en 2020-2021 « pour essayer de sortir du tout ski[7] » et proposer un « incubateur d’expériences de la montagne » précise David Perillat, adjoint au maire chargé des éléments sportifs et ludiques et président de l’office du tourisme qui aime glisser des éléments de langage marketing. Didier Collomb-Gros, adjoint au maire en charge des travaux, ajoute que « l’emplacement est réservé pour un équipement public depuis la révision du PLU en 2017 » sur deux parcelles dont celle occupée par le terrain de foot « où toutes les générations sont passées », dixit David Perillat.

 

Quid du coût d’exploitation ?

Il explique que les premières études ont débuté en 2021 et que la commune a travaillé sur une étude de faisabilité et de programmation avec le cabinet Abamo, un assistant à maîtrise d’ouvrage spécialisé dans les équipements de montagne. Il ajoute qu’un travail a été mené sur le modèle économique en phase d’exploitation : « La viabilité économique du projet, c’est très important. On sait très bien qu’un gymnase est déficitaire dès qu’on ouvre avec très peu de rentrée d’argent. L’idée est donc qu’on amène des activités un petit peu plus économiques (ndlr : lucratives) et qui permettent à nos visiteurs de pouvoir s’épanouir en payant un ticket pour équilibrer l’opération. L’intérieur, sera payant avec des formules d’abonnement, des formules à la journée, des formules à l’activité », sans plus de précisions sur les tarifs ni sur le coût de fonctionnement. Ce dont Bernard R., un résident secondaire, s’étonne. Ce versaillais qui habite La Clusaz 6 mois par an s’inquiète des coûts de fonctionnement pour la collectivité qu’il estime entre 500 000 et 1 million d’euros par an pour un équipement de ce genre : « Il va bien falloir couvrir les frais. Comment cela va être fait si on veut limiter la participation des clients à des montants raisonnables ? S’il faut payer 15 € ou 20 € pour accéder aux installations, c’est illusoire. S’il faut payer 5 € on ne couvrira jamais les frais. Rien n’est présenté à ce niveau-là, ça me semble quand même essentiel. Ou au moins l’aborder si les calculs ont été faits et j’ose espérer que les calculs ont été faits ! », demande-t-il. Réponse de David Périllat : « Vous avez raison, il y a toute la partie exploitation, on est passé un petit peu vite, on n’est pas rentré là-dedans parce qu’on n’a pas de réponse aujourd’hui à vous donner ». Mis en difficulté, il bafouille : « La seule réponse qu’on a qu’on a à vous donner c’est que à un moment donné dans le processus de est-ce qu’on y va est-ce qu’on n’ y va pas, on a eu par nos nos nos nos nos nos nos nos ingénieurs enfin nos nos bureaux d’études un un une vision macroéconomique de de de de ce pôle Indoor. On a on a on a pris un économiste hein pour faire une première étude en disant on peut y arriver. (…) La partie économique nous a décidés à supprimer, comme le tapis-ski, certaines activités qui avaient un modèle économique déficitaire et d’avoir des activités économiques excédentaires qui vont couvrir. L’objectif de départ qu’on a présenté aux élus, c’est euh d’arriver à un fonctionnement de zéro. (…) Tous ceux qui nous entourent nous disent qu’on peut y arriver parce qu’on a des exemples en Europe, des exemples euh ailleurs en France. » Sur le budget, le maire ajoute : « On pourra atteindre le grand équilibre très facilement dans la mesure où les 4 millions que nous devons payer sont largement autofinancés », sans recours obligatoire à l’emprunt et que « concernant le petit équilibre, je pense qu’on devra y arriver. »  Pas vraiment de quoi rassurer sur l’équilibre financier de ce complexe géant !

 

La crèche délocalisée dès la rentrée ? Les parents pris de cours

Autre question qui fâche : la crèche, inaugurée en janviers 2019, qui se situe juste à côté de ce futur pôle indoor devrait être délocalisée dès la rentrée le temps des travaux, sans que des solutions n’aient été trouvées, ce que les parents ont eu la désagréable surprise d’apprendre début juillet. Sonia Papazian, nouvellement élue et référente enfance avec Pascale Merotto, assure avoir pris le dossier à bras le corps et que « c’est loin d’être gagné », les solutions de relocalisation comme l’hôtel 5 étoiles le cœur du village qui est fermé se heurtent aux refus de la Protection maternelle et infantile (PMI). « Aujourd’hui, on est en pourparlers avec Saint-Jean et Grand Bornand pour essayer de trouver des possibilités. » Pour l’école, le diocèse refuse toute délocalisation ; des solutions techniques avec un acousticien sont à l’étude. Un parent soutient le projet de gymnase, mais s’inquiète et espère que la solution de la crèche du Chinaillon ne sera pas choisie : « j’ai calculé que en 3 mois, 4 jours par semaine, il va falloir qu’on fasse 4500 km, en faisant deux allers-retours, soit 1h40 de de route par jour. C’est pas faisable… » Pascale Merotto conclut : « Il faut savoir ce qu’on veut pour nos enfants plus tard. »

 

Plus de 3 ans de travaux dès cet automne 2026 : quid des nuisances ?

Crèche et école ne sont pas les seules concernées par les nuisances des travaux, les riverains s’alertent du bruit, de la poussière, du passage des camions. L’accès au chantier se fera par la petite route étroite qui passe devant l’immeuble le Week-end, sans croisement possible, avec un alternat. « Des miracles on sait pas les faire, forcément il y aura des nuisances. On n’a pas beaucoup de solutions », avoue Didier Collomb-Gros, cash. Une « charte chantier propre » est prévue avec arrosage contre la poussière (ndlr : alors que l’eau devient rare…), un mur anti-bruit est exclu en raison d’un « coût complètement déraisonnable ».

 « Les travaux vont commencer mais par contre on travaille encore sur la partie exploitation », redit David Perillat.

Le calendrier prévoit un début des travaux dès cet automne 2026 pour trois mois avec les premiers terrassements, un arrêt pendant l’hiver, une reprise du chantier au printemps 2027, chantier qui ne s’arrêtera plus jusqu’à fin 2029 « pour une livraison à l’automne 2029, pour donner les clés au Comité d’organisation des Jeux olympiques pour février 2030. Après 2030, on reprend le bâtiment à notre compte et on finit les installations à l’intérieur pour une ouverture au public à l’automne 2030 », annonce David Perillat. 

[1] Ville-data.com

[2] https://librinfo74.fr/projet-de-village-olympique-a-saint-jean-de-sixt-entre-promesse-dheritage-et-doutes-citoyens/

[3] https://ccdesvalleesdethones.fr/wp-content/uploads/2025/11/PV_CC_28.10.2025.pdf

[4] Village olympique : « Un investissement d’une cinquantaine de millions d’euros, investissement auquel s’ajoutera une enveloppe de 19 millions d’euros à la charge des pouvoirs publics pour la conception spécifique du gymnase intercommunal et des espaces publics adjacents » https://sportetsociete.org/2026/08/01/alpes-2030-bouygues-immobilier-et-des-acteurs-regionaux-a-la-manoeuvre-pour-le-village-des-athletes-de-saint-jean-de-sixt/

[5] Le club des sports représente 11 sections, 800 licenciés.

[6] Comprenant la refonte du site des Confins pour les JOP (ski de fond, para-biathlon et para-ski de fond)

[7] Ce qui ne les empêche pas d’investir massivement pour le ski : télésiège 6 places au Col de Balme + canins + terrassement de la piste Blanchot, canons sur le bas de la combe des Juments, front de neige remonté au Louveteau…

Auteur: librinfo74

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