Le traditionnel rassemblement des « Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui » (CRHA) vient de se dérouler ce weekend comme à son habitude entre le village de Thorens-Glières et le plateau des Glières. Malgré la météo particulièrement orageuse et le climat politique marqué par l’urgence démocratique et sociale brûlante, il y avait la foule des grands jours. Les conférences, spectacles, films et ateliers affichaient quasiment tous « complets » et le plateau le dimanche a vibré au rythme d’une seule certitude : par temps d’orage, abdiquer n’est absolument pas une option et « résister se conjugue toujours au présent » :
Ce vendredi 15 mai en fin d’après-midi, les mines sont inquiètes et les imperméables sont de sortie, parmi les bénévoles venus donner un coup de main au bon déroulé de cette 20e édition du rassemblement des Glières, devant le parvis de la salle Tom Morel. Avec une météo pareille, des températures hivernales et des trombes d’eau qui ne cessent de se déverser par vagues de plus en plus rapprochées, y aura-t-il suffisamment de monde aux conférences, spectacles, ateliers et films prévus au programme de cette année[1], très dense comme à son habitude ?
En guise de réponse, on s’active derrière le bar pour se réchauffer un peu. Sur les coups de 19h, la foule commence enfin à arriver, et la salle se remplit en quelques minutes, nécessitant d’urgence d’aller chercher des chaises supplémentaires. Au programme de ce soir, le traditionnel petit mot d’ouverture par le réalisateur Gilles Perret et l’équipe de CRHA, avant un spectacle de circonstance, le Cabaret Lip : spectacle théâtral et musical créé par la Compagnie L’oCCasion, cette création revisite la célèbre grève autogérée de l’usine de montres LIP en 1973[2] en utilisant les codes esthétiques et satiriques du cabaret berlinois des années 1930 (costumes noirs, maquillage marqué, humour piquant). Sur scène, trois comédiennes-chanteuses retracent cette épopée ouvrière en mettant particulièrement en avant le rôle moteur des femmes dans la lutte, la force du collectif et l’esprit de résistance. Pendant une heure trente, cette œuvre engagée, joyeuse et féministe, semble réchauffer les cœurs et l’esprit de résistance de l’assemblée.

Cabaret Lip dans la salle Tom Morel, vendredi 15 mai 2026 ©Benjamin Joyeux
Connaître l’histoire pour éclairer le présent
Le samedi matin, le ton du rassemblement est donné dès la première conférence à 10h, intitulée « Montée du fascisme : les irresponsables des années 1930 et d’aujourd’hui »[3], en présence du célèbre historien spécialiste de l’histoire du nazisme Johann Chapoutot[4]. Celui-ci, en décortiquant les complicités des élites politiques et économiques allemandes de l’époque, qui ont permis à Hitler d’accéder au pouvoir, dresse des ponts saisissants, et glaçants, avec la complaisance médiatique et politique actuelle face à l’extrême droite. L’avertissement est clair : le fascisme n’est pas une fatalité mais le résultat coupable de choix politiques et financiers comme ceux pris actuellement par la Macronie.

J. Chapoutot, entouré de G. Perret et de C. Grange, salle Tom Morel, le 16.05.26 ©Benjamin Joyeux
De complaisance médiatique avec l’extrême droite, il en est également question lors d’une conférence consacrée à l’indépendance des médias[5], en fin d’après-midi, en présence du co-fondateur de Blast, Mathias Enthoven, de Nils Solari, de l’association Acrimed, ou encore de la présidente du groupe des députés écologistes à l’Assemblée nationale Cyrielle Châtelain. Partant du programme du Conseil National de la Résistance (CNR) de mars 1944 qui exigeait « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères », les intervenants ont rappelé la brûlante actualité de ce combat face aux dérives contemporaines, à l’heure où 9 milliardaires, dont l’ultra-conservateur Vincent Bolloré, possèdent 90% des médias français[6].
Solidarité des luttes locales et internationales
Fidèle à sa tradition de convergence des solidarités, le rassemblement de cette année a su lier de nouveau résistances locales et internationales : résistance contre le racisme, en présence notamment du sociologue Saïd Bouamama[7], résistance contre l’accaparement des terres et de l’eau[8], avec des représentants de Terres de liens ou de la Confédération paysanne, résistance contre de grands projets comme celui du futur collisionneur du CERN[9], avec le collectif Co-Cernés, et bien sûr résistance contre le génocide en cours à Gaza et la destruction de la Cisjordanie, avec notamment Rony Brauman[10], infatigable défenseur du respect des droits du peuple palestinien. Sans oublier de résister également à l’envahissement des machines, qu’il s’agisse de féminisme[11] ou d’intelligence artificielle[12].

Conférence sur l’accaparement des terres sous le chapiteau, 16.05.26 ©Benjamin Joyeux
Le « village des résistances », dans la cour de l’école de Thorens, rassemblait en parallèle tout au long de la journée du samedi les stands des associations, syndicats et partis politiques locaux qui tentent de résister aux logiques de prédation des droits humains et du vivant sur l’autel de l’argent, tandis que le cinéma local du Parnal faisait la part belle aux luttes sociales, à la mémoire ouvrière et aux résistances populaires, avec la projection de films comme Soulèvements, Pour l’honneur de Gaza, Tout va bien, ou encore On est la CGT et Traînée de poudre.
Cette journée très riche en échanges et débats, dont le froid et la pluie n’ont pas réussi à amoindrir la fréquentation, s’est conclue de façon solidaire, festive et musicale, avec les chants révolutionnaires iraniens du trio Azadi[13] et la musique endiablée du Poing Levé[14], un groupe local créé tout spécialement pour le Rassemblement.

Le Poing Levé samedi soir à la salle Tom Morel ©Benjamin Joyeux
Les « Paroles de Résistances » sur le plateau
Dimanche, lorsque les nuages se sont enfin déchirés pour laisser poindre un bout de soleil sur le plateau des Glières, face au Monument national de la Résistance, les « paroles de résistance » ont résonné avec la mémoire de Tom Morel et de tous ceux qui, en 1944, avaient choisi de « vivre libres ou mourir ».

Rony Brauman au Plateau des Glières le dimanche 17 mai 2026 ©Benjamin Joyeux
Après une introduction par Gilles Perret, précédée du célèbre Chant des marais, Rony Brauman, Cédric Caubère, représentant de la CGT sur la flottille pour Gaza, Sara Selami, militante et opposante iranienne, Ritchy Thibault, militant de gauche persécuté par les forces de l’ordre, Seve Izouli, avocate kurde et professeure de droit au Rojava, Victor Vauquois des Soulèvements de la Terre, Salah Hammouri, avocat franco-palestinien ou encore Sophie Vincent-Meyer du collectif Cancer Colère, ont pris successivement la parole[15] devant les centaines de personnes qui avaient encore fait le déplacement.
Comme le disait Gilles Perret en introduction : « Alors que les résistants et résistantes croyaient les avoir éradiqués, les fascistes et même les néo nazis relèvent la tête. Les vents mauvais soufflent à nouveau […] Le récit médiatique et le ressenti général nous laissent croire que l’arrivée de l’extrême droite est inéluctable. Ne nous laissons pas écrire notre histoire, construisons-la. Restons optimistes et déterminés ! C’était la caractéristique commune à toutes les Résistantes et Résistants et à la fin ce sont elles et eux qui ont gagné !»
Chacun est ainsi reparti du plateau les cuisses un peu lourdes et encore engourdi par le froid, mais le cœur réchauffé. À l’heure où les vents mauvais soufflent sur le pays, le rassemblement des Glières reste un phare indispensable qui prouve que lorsque tout semble s’assombrir, l’espoir et la solidarité sont plus indispensables que jamais.
Benjamin Joyeux
[1] Voir le programme sur https://www.citoyens-resistants.fr/programme/
[2] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Lip
[3] Voir https://www.citoyens-resistants.fr/programme/montee-du-fascisme-les-irresponsables-des-annees-30-et-daujourdhui/
[4] Voir notamment https://www.youtube.com/watch?v=wQP5UwkIPfE
[5] Voir https://www.citoyens-resistants.fr/programme/independance-des-medias/
[6] Voir la carte de nos confrères du Monde diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA
[7] Voir https://www.citoyens-resistants.fr/programme/les-discriminations-racistes-une-arme-de-division-massive/
[8] Voir https://www.citoyens-resistants.fr/programme/accaparement-des-terres-et-de-leau-defendre-les-communs/
[9] Voir https://www.citoyens-resistants.fr/programme/sciences-et-ethique-au-nom-de-la-science-le-cern-peut-il-tout-se-permettre/
[10] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Rony_Brauman
[11] Lire https://www.citoyens-resistants.fr/programme/les-femmes-contre-la-machine-technologie-et-feminismes/
[12] Voir https://www.citoyens-resistants.fr/programme/intelligence-artificielle/
[13] https://www.citoyens-resistants.fr/intervenants/trio-azadi/
[14] https://www.citoyens-resistants.fr/intervenants/le-poing-leve/
[15] Voir https://www.citoyens-resistants.fr/programme/paroles-de-resistances/


