Rajagopal PV, fondateur du mouvement Ekta Parishad qui vient en aide à des centaines de milliers de petits paysans indiens, initiateur de la grande marche Jai Jagat[1], était de passage à Genève ce 27 octobre 2026. L’occasion de revenir avec lui sur l’état de son mouvement, et plus généralement sur le contexte politique actuel de son pays, qui connaît de grandes manifestations parmi la jeunesse indienne, notamment à Delhi. Un contexte qui n’est pas sans rappeler la situation française. Propos recueillis par Benjamin Joyeux pour Librinfo :

Rajagopal à Genève le 27 octobre 2026 ©Benjamin Joyeux
– Benjamin Joyeux : Avant d’aborder la situation politique générale en Inde, comment se porte votre mouvement, Ekta Parishad[2] ?
– Rajagopal : « En Inde, Ekta Parishad traverse actuellement une triple transition. La première consiste à passer d’un modèle fondé notamment sur des financements étrangers à un modèle davantage tourné vers la RSE, la responsabilité sociétale des entreprises. Cela n’est pas évident car les entreprises ne s’intéressent pas vraiment aux mouvements sociaux mais plutôt aux organisations en tant que gestionnaires de projets. En réformant les règles relatives aux financements étrangers et en incitant les ONG à se tourner vers la RSE, le gouvernement indien a trouvé ainsi le moyen de neutraliser les mouvements sociaux[3].
La deuxième transition en cours pour Ekta Parishad consiste à passer d’un mouvement fondé sur des militants salariés à un mouvement uniquement fondé sur les populations elles-mêmes. 3,5 millions de personnes ont pu obtenir des terres, et parmi elles, environ 200 000 font partie du cercle rapproché d’Ekta Parishad[4]. Elles cultivent toutes leur lopin de terre et sont prêtes à contribuer davantage au travail et aux programmes de formation d’Ekta Parishad. Beaucoup nous disent être prêtes à nous soutenir, ayant assimilé les techniques permettant de négocier avec les autorités. Actuellement, dans chaque village où je me rends, il y a un sac de blé qui m’attend, offert par des villageois pour notre prochain programme de formation. C’est fascinant et encourageant.
La troisième transition en cours est le regroupement de ces 200 000 petits propriétaires terriens en coopératives foncières (« land trusts »). 150 à 200 familles s’associent entre elles. Ainsi, alors qu’avant elles pouvaient être exploitées par des propriétaires de tracteurs, elles peuvent désormais en louer un en commun au moment opportun pour les labours. Elles obtiennent des semences à temps, des engrais à temps et écoulent leurs récoltes au bon moment. De cette façon, elles ne bradent plus leurs terres sous la contrainte auprès de puissants propriétaires fonciers.
C’est donc un processus passionnant malgré le fait que nous n’ayons plus de salariés. Ces derniers n’étaient finançables que grâce au soutien des ONG et agences internationales qui aujourd’hui sont parties. Il faut donc des jeunes gens formés localement dans les villages pour prendre le relais.
– BJ : Le contexte politique actuel en Inde est donc très difficile ? Comment l’analysez-vous du point de vue des populations les plus marginalisées que vous défendez depuis 1990 avec Ekta Parishad ?
– Rajagopal : Il faut analyser cela sous plusieurs aspects. D’une part, nous avons un gouvernement d’extrême droite qui cherche à apaiser la base du peuple en lui octroyant une forme de pension, des rations alimentaires gratuites de riz et de blé, un accès sporadique à un logement, etc. Comme presque tout le monde possède désormais un compte bancaire, cet argent est versé directement sur les comptes en banque, ce qui évite l’exploitation par les intermédiaires véreux. Le gouvernement actuel cherche ainsi à gérer les masses populaires par le clientélisme, sans permettre à la société de s’émanciper par elle-même.
D’un point de vue gandhien, rendre les gens totalement dépendants et en faire ainsi des « mendiants », c’est ce qu’il y a de plus stupide à faire. On les retrouve alors à faire la queue pour leur pension, pour leurs rations, pour de l’alcool, etc. Le gouvernement parvient ainsi à créer une société totalement dépendante. Attention, je ne dis pas que les précédents gouvernements n’agissaient pas de la même façon. Mais le BJP[5] au pouvoir le fait en tous cas avec beaucoup plus d’efficacité.
D’autre part, le gouvernement tente de verrouiller le sommet en contrôlant l’ensemble des institutions établies, y compris la Cour suprême, la Commission électorale et les organes de contrôle des comptes publics comme le Vérificateur général de l’Inde.
Leur objectif ultime est d’instaurer une nation hindoue, l’agenda que leur a fixé le RSS[6]. Si la population est satisfaite à la base et que les institutions sont sous contrôle au sommet, ils peuvent ainsi créer une nation hindoue et rendre les gens littéralement fous. Une grande partie de la classe moyenne est désormais comme obsédée par la religion, courant les temples, priant à tout va et prête à suivre tous les gourous à la mode. On conditionne ainsi les masses, et on leur assène que tout irait pour le mieux si les musulmans n’étaient pas là, accusés de tous les maux : « Ils vous prennent vos terres, ils vous prennent vos richesses, Ils convertissent vos filles à leur religion. Chassez-les car ce sont des voyous ! »
On cible en priorité les musulmans, puis, peu à peu, on s’en prend aux chrétiens. Les bouddhistes, les jaïns ou encore les sikhs ne souffrent peut-être pas autant. Mais les religions considérées comme « étrangères », en particulier l’islam et le christianisme, subissent de plein fouet les persécutions.
Il s’agit ainsi pour le BJP au pouvoir de maintenir le peuple dans l’illusion du contentement, de contrôler toutes les institutions et d’œuvrer à un seul et unique objectif : la création d’un Hindu Rashtra (un État hindou). C’est leur rêve depuis toujours.
Le Mahatma Gandhi défendait plutôt une vision à l’opposé de cet Hindutva[7]. Ils détestent donc Gandhi ?
Oui ils détestent Gandhi car celui-ci affirmait que musulmans et hindous devaient vivre ensemble, que le Pakistan et l’Inde devaient être amis. Le sécularisme face à l’Hindutva.
Pour les nationalistes au pouvoir, les partis d’opposition peuvent être contenus ou neutralisés, en portant des accusations fausses ou en truquant les votes et les élections. Leur principal obstacle est la société civile organisée, particulièrement active sur les questions des droits humains, de la pauvreté, des discriminations, etc. Comme celle-ci bénéficiait d’un grand soutien international, le pouvoir a opportunément considéré qu’une grande partie des idées « de gauche » provenaient d’agences et d’ONG internationales. Par conséquent, pour éradiquer cette idéologie et l’influence internationale sur le sol indien, il faut se débarrasser des organisations bénévoles, des ONG et des mouvements populaires.
L’idée est qu’il ne reste que le RSS à la base, comme vivier de cadres politique, le BJP comme unique parti, et toutes les institutions travaillant à leur service et pour l’état hindou. L’exemple à suivre est pour eux celui d’Israël tel que gouverné actuellement : un État uniquement pour les Juifs. Tous les autres tout autour de vous deviennent vos ennemis.
– BJ : N’y-a-t-il pas une opposition face à ce nationalisme hindou ? Qu’est-ce que ce CJP, « parti des cafards » qui a émergé récemment ?
– Rajagopal : Le CJP ne se bat pas pour les sans-terres, il lutte avant tout pour ses propres revendications. Il a été initié par des jeunes étudiants et chômeurs marginalisés. Ceux-ci ont appris qu’un juge de la Cour suprême avait fait une remarque selon laquelle tous ces chômeurs étaient comparables à des « cafards ». Ils se sont alors emparés de ce mot avec beaucoup d’habileté et de sens de la dérision. Ils ont tourné cela en plaisanterie en créant le Cockroach Janata Party (CJP, « Parti populaire des cafards »). Et les gens y ont adhéré alors en très grand nombre, plus de 20 millions de personnes. Leur slogan principal ? « L’Inde est pourrie. Or, les cafards se nourrissent de pourriture, mais on ne peut jamais s’en débarrasser. »
Ils sont descendus dans la rue à cause de deux problématiques majeures qui se sont télescopées : d’une part, le chômage de masse en Inde qui sévit actuellement parmi les jeunes diplômés, et d’autre part, des fuites qui ont eu lieu lors de sujets d’examens, en particulier en faculté de médecine. De riches familles ont pu les acheter avant leur diffusion officielle et ces fuites sont devenues un véritable commerce. De telles choses ne sont possibles que dans un pays profondément corrompu.
Le CJP a alors mené un combat remarquable contre cette situation et finalement, le ministre de l’Éducation a été contraint de démissionner en juillet dernier[8].
Cela a constitué une victoire majeure pour le mouvement social, car les fois où Narendra Modi[9] a dû faire marche arrière concernant une mesure qu’il avait annoncée sont très rares.
La première fois, c’était en 2015, lorsqu’avec Ekta Parishad nous avions organisé une grande marche de la ville de Palwal jusqu’à Delhi, en rassemblant les dirigeants de tous les mouvements sociaux au moment où son gouvernement tentait d’affaiblir la loi sur l’acquisition des terres[10].
La deuxième fois, c’est lorsque les agriculteurs indiens ont organisé un immense mouvement qui a duré deux ans. Modi a alors été contraint d’abandonner les législations qu’il préparait en faveur des grands conglomérats économiques[11].
Et la troisième fois, c’est celle-ci, lorsque les étudiants sont descendus et continuent de descendre dans la rue. Cela a écorné l’image d’homme fort de Modi, de sorte que les gens n’ont plus peur comme avant.
En juillet dernier, lorsque des millions d’étudiants ont manifesté, le pouvoir a fait usage d’une violence disproportionnée. Les forces de l’ordre ont utilisé notamment des lathis cloutés[12] mais également des gaz lacrymogènes comme on l’observe actuellement à Paris. Tout cela a été retransmis à la télévision et les parents ont vu leurs enfants se faire battre. Même des partisans du BJP ont commencé à s’interroger et ça a été un premier tournant majeur. Le soutien du BJP s’érode à présent.

Rajagopal (au centre) pendant la marche Jai Jagat en Inde en novembre 2019 ©Benjamin Joyeux
– BJ : A votre avis, les jours de Narendra Modi et du BJP sont-ils comptés ? Une convergence des luttes est-elle en cours ?
– Rajagopal : Même avec une Commission électorale sous contrôle, rien n’est joué, mais le risque qu’ils l’emportent à nouveau reste fort. La stratégie du pouvoir est claire : radier massivement les pauvres et les musulmans des listes électorales. Or, en Inde, la carte d’électeur est aussi la pièce d’identité qui donne accès aux aides sociales et à la nourriture gratuite. En les rayant des listes électorales comme ils le font actuellement, ce sont plus de 135 millions de personnes, musulmans et chrétiens, que l’on prive d’assistance publique. On leur demande des certificats de naissance ou des filiations généalogiques impossibles à fournir, alors même que des millions d’Indiens n’ont jamais eu d’état civil[13].
C’est la jeunesse qui a ouvert la première brèche. Il faut maintenant que les mouvements paysans, les communautés adivasis[14] et l’ensemble des citoyens s’y engouffrent pour élargir l’espace démocratique. C’est tout l’objectif de notre démarche avec la nouvelle Yatra[15] que nous prévoyons : mobiliser les adivasis sur le terrain et porter leurs revendications au sommet de l’état, en lien avec les autres mobilisations paysannes, les révoltes étudiantes, etc.
– BJ : Quel rôle pour la non-violence dans tout cela ?
– Rajagopal : La non-violence est essentielle, mais attention au piège. Elle doit être d’une rigueur absolue. Les mouvements spontanés et non préparés se font systématiquement déborder ou manipuler par des éléments plus violents de type black blocs. C’est précisément ce que cherche le pouvoir : transformer une contestation pacifique en un affrontement violent pour justifier une répression féroce et écraser le mouvement. L’enthousiasme est indispensable, mais sans formation ni discipline, une protestation finit étouffée et oubliée.
C’est pourquoi nous devons innover dans l’action non-violente, comme Gandhi le faisait en son temps avec la Marche du Sel ou encore le Satyagraha[16]. Partout dans le monde, des militants inventent de nouvelles tactiques non-violentes : des actions maritimes comme les flottilles pour Gaza, des désobéissances civiles ingénieuses en Arménie, ou du théâtre de rue burlesque à Paris pour dialoguer avec les forces de l’ordre. J’ai vu par exemple des milliers d’étudiants quitter les amphithéâtres au Canada pour soutenir la Palestine et installer sciemment des campements ou encore des professeurs quittant leur cours en sachant pertinemment qu’ils risquaient d’être renvoyés. Cela ne fait malheureusement l’objet d’aucune couverture médiatique.
Toutes ces méthodes existent, mais elles manquent de visibilité et surtout de structuration entre elles. Notre rôle est ainsi de créer et soutenir un véritable laboratoire d’expérimentation à l’échelle internationale : un lieu où regrouper ces démarches, former les jeunes au courage civique et leur donner des outils pour transformer concrètement la société par des moyens non-violents. »
Propos recueillis à Genève le 27 octobre 2026
[1] A propos de la marche Jai Jagat, lire : https://shs.cairn.info/revue-alternatives-non-violentes-2020-2-page-7
[2] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Ekta_Parishad
[3] Lire notamment https://www.amnesty.fr/communiques/inde-des-organisations-de-la-societe-civile-reclament-labrogation-des-amendements-repressifs-a-la-reglementation-sur-les-financements-etrangers-des-ong/
[4] Lire https://shs.cairn.info/revue-alternatives-non-violentes-2020-2-page-10?lang=fr
[5] Pour Bharatiya Janata Party, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Bharatiya_Janata_Party
[6] Pour Rashtriya Swayamsevak Sangh, « Organisation patriotique nationale », groupe paramilitaire hindou d’extrême droite, lire par exemple https://www.courrierinternational.com/une/une-du-jour-le-rss-corps-paramilitaire-dont-est-issu-narendra-modi-fete-son-centieme-anniversaire_235657
[7] Pour une définition d’hindutva, lire https://www.courrierinternational.com/article/2008/09/18/hindutva-l-hindouite
[8] Lire par exemple https://www.franceinfo.fr/monde/inde/contestation-des-etudiants-en-inde-le-ministre-de-l-education-annonce-sa-demission_8121827.html
[9] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Narendra_Modi
[10] Pour les différentes campagnes d’Ekta Parishad, voir https://www.ektaparishadindia.com/sangharsh
[11] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifestations_des_agriculteurs_indiens_de_2020-2021
[12] Longs bâtons traditionnels en bambou ou en polycarbonate utilisés par les policiers indiens pour le maintien de l’ordre.
[13] Lire https://www.humanite.fr/monde/asie/135-millions-delecteurs-radies-des-listes-repression-des-mobilisations-en-inde-la-fuite-en-avant-fasciste-du-gouvernement-modi
[14] Pour une définition des Adivasis : https://fr.wikipedia.org/wiki/Adivasis
[15] Dans la pure tradition indienne, les yatras sont des grandes marches processionnaires à vocation religieuse. Les yatras organisées par Ekta Parishad sont à vocation politique afin de réclamer aux autorités des droits pour les populations adivasis les plus marginalisées. Le mouvement prépare ainsi une nouvelle yatra pour les prochains mois.


