Quand Paris et Delhi choisissent la matraque face à la jeunesse en lutte

A Paris comme à Delhi, la jeunesse s’est révoltée ces derniers jours contre un pouvoir aveugle et sourd à ses revendications démocratiques, sociales et climatiques. Pire, ici comme là-bas, la stratégie de la matraque est préférée au dialogue et à la recherche de solutions politiques. En Inde, l’extrême droite est au pouvoir depuis 12 ans maintenant. En France malheureusement, tout semble être fait pour lui offrir les clefs de l’Elysée en mai prochain. Si « comparaison n’est pas raison », retour tout de même sur deux contextes qui présentent d’étonnantes similitudes :

Pour Librinfo, Benjamin Joyeux, tout juste rentré d’Inde :

Il y a des parallèles qui ne trompent pas, mais qui peuvent interroger sérieusement sur les lois de la synchronicité. Octobre 2026 restera sans doute comme ce moment de vérité où les masques du pouvoir sont tombés, de la plaine du Gange aux pavés parisiens. 

Mais qu’y a-t-il de commun entre le gouvernement de Narendra Modi et celui d’Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu qui sévit à Paris ? À première vue, quelques milliers de kilomètres et des cultures politiques très éloignées. En réalité ? Une même terreur panique face à la jeunesse et ses revendications, un même mépris affiché des peuples et un même recours frénétique au rouleau compresseur sécuritaire.

Une du Hindustan Times le 10 octobre 2026 ©Benjamin Joyeux

Criminalisation systématique du droit de manifester

Delhi, 10 octobre 2026. Je viens tout juste d’atterrir la veille et la circulation dans la capitale tentaculaire indienne est plus impossible que jamais, même en rickshaw, ces petits véhicules censés se faufiler dans les embouteillages dantesques habituels de la ville. Le métro de Delhi ne fonctionne qu’à moitié, plus d’une quarantaine de ses stations ayant été préventivement fermées, ce qui n’était encore jamais arrivé depuis sa mise en service en décembre 2002.

Fort Rouge de Delhi bouclé par la police le 9 octobre au soir ©Benjamin Joyeux

La raison de cette ambiance crépusculaire ? La manifestation prévue ce samedi 10 octobre dans la capitale par les étudiants et les militants du Cockroach Janta Party (CJP), « Parti Populaire des Cafards » en Français. Ce mouvement politique satirique et citoyen indien a été fondé en mai 2026, notamment par l’activiste Abhijeet Dipke[1]. Le nom du parti cherchait à détourner avec ironie les propos du juge en chef de la Cour suprême indienne, Surya Kant[2], qui avait qualifié de « cafards » certains jeunes militants et chômeurs. Principalement porté par la Génération Z et la jeunesse diplômée, le CJP dénonce le chômage massif, la corruption généralisée et la gestion frauduleuse des examens nationaux. Il réclame une plus grande transparence des institutions et une meilleure prise en compte des problèmes de la jeunesse. En obtenant la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, en juillet dernier[3], le CJP et ses militants constituent une menace directe et sérieuse pour Narendra Modi et son gouvernement.

Alors ce samedi 10 octobre, la mobilisation du CJP et des syndicats étudiants contre la corruption institutionnelle et le pouvoir central s’est heurtée à une stratégie de verrouillage total. Les forces de l’ordre indiennes ont ainsi multiplié les arrestations préventives à Connaught Place et Mandi House pour interdire la tenue de la marche prévue, appelée « Tiranga Yatra », allant jusqu’à fermer l’accès historique de Jantar Mantar[4] et arrêter préventivement les figures de proue du mouvement, comme Abhijeet Dipke, ou encore la présidente du syndicat étudiant de gauche AISA, Neha Bora, devenue une des figures emblématiques du mouvement. Celle-ci a d’ailleurs lancé depuis sa cellule : « Je suis en détention, pas le mouvement ! »[5].

Toute la journée du 10 octobre, les heurts se sont multipliés entre manifestants et forces de l’ordre, et la ville entière était totalement bloquée. Personnellement, il m’a fallu plus de deux heures samedi soir pour parcourir les quelques km séparant New Delhi du quartier de Paharganj.

Une semaine plus tard, le 17 octobre 2026, dans les rues de Paris. Même décor de guérilla urbaine et même cynisme ambiant. La journée s’est déroulée dans un climat de tension extrême : déploiement massif de gaz lacrymogènes avant même le départ officiel des cortèges, nasse des manifestants et usage incontrôlé d’armes de force intermédiaire qui a causé de multiples mutilations et de nombreux blessés gravement touchés[6]. Et dans le même temps, des centaines de commerces étaient saccagés à Paris sans réaction des forces de l’ordre, et plus de 1500 dans toute la France[7]. Nasses asphyxiantes, nuages de gaz lacrymogènes avant même le premier pas du cortège, armes dites « non léthales » qui mutilent, étouffent et blessent, etc. La consigne est claire : matraquer d’abord, fermer les yeux ensuite, et envoyer la justice à la chaîne pour placer les manifestants en garde à vue.

A Delhi comme à Paris, dans les deux capitales, la logique sécuritaire vise le même objectif : dissuader la population de descendre dans la rue en assimilant toute contestation à un trouble à l’ordre public.

Temple jaïn de Chandni Chowk le 9 octobre au soir ©Benjamin Joyeux

Répression ciblée et « décapitation » des mouvements

Une autre similitude majeure réside dans la neutralisation ciblée de la coordination collective. Si l’on tente un tableau comparatif entre les deux contextes, indien et français ci-dessous :

Stratégie du pouvoir

Manifestations du CJP à Delhi

Journée du 17 octobre en France

Poursuite des figures porte-paroles

Arrestation préventive des dirigeants du CJP (Abhijeet Dipke, Ashutosh Ranka, Saurav Das) juste avant les marches.

Placements en garde à vue ciblés de figures syndicales et de militants étudiants dès l’aube.

Privation de leadership

Tentative de transformer un rassemblement politique structuré en une « foule désordonnée ».

Dispersion brutale des cortèges de tête pour casser la dynamique collective.

Législation d’exception

Recours aux lois de « trouble à la paix » et à l’interdiction de rassemblement.

Utilisation de la comparution immédiate à la chaîne et arrêtés préfectoraux d’interdiction de périmètre.

Conclusion, à Delhi comme à Paris, la stratégie semble viser à rendre le mouvement acéphale (sans tête) pour empêcher une possible convergence des luttes et diluer dans un théâtre autoritaire les revendications politiques légitimes à l’origine des manifestations.

Une Gen-Z en première ligne

Au cœur de ces deux mouvements bat le même pouls : celui d’une jeunesse (étudiants, lycéens, jeunes travailleurs précaires) qui refuse d’accepter l’impasse démocratique, sociale et climatique actuelle. De la précarité étudiante à Delhi à la crise sociale en France, la jeunesse n’est plus seulement la victime de politiques néolibérales et autoritaires : elle devient le fer de lance de la résistance à un monde qui ne tourne plus très rond et néglige sa jeunesse et ses générations futures.

À Delhi, le mouvement impulsé par le CJP trouve sa source dans la colère des étudiants et des jeunes diplômés face au déni de justice et au cynisme des élites. En France, la dynamique du 17 octobre s’est appuyée d’abord sur le blocage massif des universités et des lycées, révélant une politisation rapide d’une génération écœurée par l’absence d’horizon et la violence institutionnelle.

Une semaine plus tard, de retour à Delhi après un passage à Dharamsala, je rencontre ainsi Pooja Lal, professeure associée de sciences politiques à l’Université de Delhi et enseignante au Gargi Collège[8], pour essayer d’en savoir plus :

« Si l’on compare ce qui se passe en Inde et en France, on peut observer une grande similitude entre les deux pays […] Les manifestants veulent changer le système, et ils commencent par le système éducatif avant d’interroger nos droits démocratiques. La colère est présente au sein de la jeunesse, et cette colère découle du fait que leur gouvernement ne les écoute pas. »

Dr Pooja Lal à Delhi le 18 octobre 2026 ©Benjamin Joyeux

Ainsi, en criminalisant le simple droit de manifester, Paris et New Delhi ne font pas preuve de fermeté mais étalent plutôt leur faiblesse aux yeux du monde. Quand un gouvernement n’a plus d’autre argument que le matricule d’un CRS ou la cellule d’un poste de police, c’est qu’il a déjà perdu la bataille des idées.

Ces événements parallèles ne sont donc pas des coïncidences fortuites, mais le symptôme d’une même crise du modèle démocratique entre une jeunesse ayant soif de changement et des pouvoirs autoritaires fermés à toute négociation.

Plutôt que d’écouter en boucle les mêmes commentaires racistes, autoritaires et dépassés des chaînes d’infos françaises contaminées par la bollorisation des esprits, mieux vaut donc prendre un peu de hauteur pour s’apercevoir que partout sur la planète, des mouvements se lèvent, en particulier au sein de la jeunesse, pour proclamer qu’ « un autre monde est possible ». A Delhi et à Paris, mais également au Portugal et en Espagne contre le prix des logements[9], en Italie, en Belgique ou en Albanie contre la vie chère[10], ou encore au Maroc, en Indonésie, en Thaïlande et ailleurs.

Souvenons-nous avec Camus que : « Ce n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige. »

Benjamin Joyeux

[1] Lire https://en.wikipedia.org/wiki/Abhijeet_Dipke

[2] Lire https://en.wikipedia.org/wiki/Surya_Kant

[3] Lire par exemple https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20260725-inde-face-à-la-fronde-du-parti-des-cafards-le-ministre-de-l-éducation-démissionne

[4] Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Jantar_Mantar_(New_Delhi)

[5] Lire ‘article de nos confrères de RFI : https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20261012-inde-des-milliers-de-manifestants-%C3%A0-new-delhi-pour-maintenir-la-pression-sur-la-commission-%C3%A9lectorale

[6] Lire notamment https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifestations_du_17_octobre_2026

[7] Lire par exemple : https://www.leparisien.fr/economie/violences-du-17-octobre-1-500-magasins-touches-en-france-plusieurs-centaines-de-millions-deuros-de-degats-18-10-2026-PAAKNFW6ZVCCJMLJ7LTOAWLKOI.php

[8] Voir https://www.gargicollege.in/

[9] Lire par exemple https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-monde-et-vous/du-portugal-a-l-espagne-la-crise-du-logement-alimente-une-vague-de-manifestations_8226037.html

[10] Lire https://information.tv5monde.com/international/albanie-belgique-italie-les-mobilisations-sociales-sintensifient-dans-les-pays-europeens-inspires-par-la-colere-francaise-2842149

Auteur: librinfo74

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