Pour y voir clair au Venezuela.

AVERTISSEMENT :

La situation politique explosive au Venezuela avec la dérive autoritaire de son président Maduro, représentant de l’espoir Chaviste en faveur du peuple, reste très confuse dans l’esprit de beaucoup de citoyens français.
Nous vous proposons de découvrir l’analyse du Sociologue Edgardo Lander, professeur de l’Université centrale du Venezuela à Caracas, membre du comité d’organisation du Forum social des Amériques, chercheur associé du Transnational Institute et de Clacso, membre du conseil éditorial d’Alternatives Sud et chercheur associé au CETRI.
Edgardo Lander développe une analyse historique économique et politique qui nous permet de mieux comprendre la situation catastrophique que vit aujourd’hui le Pays. Il aborde également les dérives autoritaire de l’actuel Président Maduro tout en expliquant la volonté des forces politiques réactionnaires de renverser le gouvernement Chaviste avec l’appui constant des États-Unis.
L’objectif est de chasser les Chavistes du pouvoir en le remplaçant par un pouvoir réactionnaire au service de l’oligarchie financière mondiale afin de supprimer toutes les conquêtes sociales obtenues par le pouvoir du Président Chavez au bénéfice du peuple vénézuélien.
Nous vous invitons à prendre le temps de lire ce long texte du sociologue Edgardo Lander qui nous livre une analyse fouillée et solide de la situation vénézuélienne.

Bien sûr vous êtes invités à donner votre point de vue.

 

Venezuela : l’échec du processus bolivarien

  Edgardo Lander

Le processus bolivarien au Venezuela, à commencer par l’élection de Chavez en 1998, a débuté à un moment critique de l’histoire du pays. Dans une société qui était déjà entré les deux dernières décennies dans l’épuisement du modèle pétrolier rentière et son état clientéliste, dans une société qui traverse une grave crise économique avec un système politique instable et profondément discrédité, les propositions et le discours de Chavez ont réussi à créer le sentiment d’un mouvement, un espoir collectif qu’un autre horizon pour la société était possible.

Dans la première décennie du gouvernement de Chavez, des changements importants ont eu lieu dans la société. Un processus constitutif a été mené à son terme avec l’approbation, par référendum, d’une nouvelle constitution. En cela, un large éventail de formes de démocratie participative ont été créées, destiné non pas à remplacer la démocratie représentative, mais à approfondir la démocratie. A une époque où déferlait à travers le continent une vague néo-libérale forte, les droits politiques furent constitutionnalisés mais pas seulement, mais aussi les droits économiques, sociaux et culturels tels que le droit à l’éducation à tous les niveaux et l’accès aux services de santé publique gratuit Pour la première fois dans l’histoire, les peuples autochtones ont été reconnus avec leurs droits, y compris les droits territoriaux. Un contrôle étatique étendu était réalisé sur l’industrie pétrolière et d’autres industries de base.

Avec un contrôle public accru sur les recettes pétrolières et une augmentation soutenue des prix des hydrocarbures, les recettes fiscales ont considérablement augmenté. Il y a eu une forte réorientation des dépenses publiques vers les politiques sociales, les ainsi nommées missions destinées principalement aux secteurs les moins favorisés de la population. La couverture de la sécurité sociale a été extraordinairement étendue. Grâce à ces politiques et à une croissance économique soutenue pendant plusieurs années, la pauvreté et les niveaux de pauvreté critiques (mesurés par le revenu monétaire) et les indices d’inégalité ont été sensiblement réduits. Amélioration de tous les principaux indicateurs sociaux tels que la scolarisation, les niveaux de nutrition et la mortalité infantile.

Il y a eu de profonds changements dans la culture politique populaire. D’une généralisation de l’apathie et de la distance par rapport à un système politique discrédité qui avait fait disparaître toute notion de populaire jusque dans les discours, il se crée un nouvel optimisme, un sentiment de dignité et la conviction qu’avec l’organisation et la mobilisation collective, il était possible de construire un avenir meilleur. Ils y eut des processus riches et variés d’organisation populaire comme les tables techniques des conseils communautaires de l’eau, les Comités d’eau, les Comités fonciers urbains, les Comités de la santé, et plus tard, les conseils communaux et les communes, qui, impliquèrent des millions des personnes. Pendant plus de dix ans, le gouvernement Chavez a acquis une grande légitimité dans le monde populaire vénézuélien et a remporté des élections successives entre 1998 et 2012.

Dans le contexte latino-américain, les exemples et les initiatives du gouvernement bolivarien ont joué un rôle important dans l’émergence des gouvernements dits progressistes qui couvraient la majeure partie de la géographie de l’Amérique du Sud. D’importantes initiatives ont été à la fois dans la défaite de libre-échange des Amériques (ALCA), l’ordre constitutionnel néolibéral que le gouvernement des États-Unis ont cherché à imposer à l’ensemble du continent, et la création de nouveaux mécanismes de solidarité et de l’intégration latino-américaine: UNASUR, CELAC, Alba et PetroCaribe.

Ce processus extraordinaire de changement est devenu une référence mondiale, une lueur d’espoir pour les peuples et les mouvements latino-américains et pour des collectivités aussi éloignées que les camps de réfugiés palestiniens à Beyrouth et les mouvements sociaux en Inde et en Asie du Sud-Est.

Comme c’était prévisible, ce  processus politique défini comme anti-impérialiste et plus tard  socialiste, le projet bolivarien a dû faire face au cours des années aux pressions et aux menaces extérieures de la Droite mondiale, en particulier du gouvernement des États-Unis. Dès ses débuts, le gouvernement Chavez a affronté les actions impériales destinées à le renverser. Le gouvernement des États-Unis en tout temps a soutenu politiquement et financièrement les efforts de la droite vénézuélienne pour le renverser, à commencer par le coup d’État en Avril 2002 et le chômage- lockout des industries pétrolières qui ont pratiquement paralysé le pays entre 2002 et 2003.

Plus récemment, juste avant de quitter ses fonctions, Barack Obama a renouvelé un décret qui déclarait que le Venezuela constituait « une menace inhabituelle et extraordinaire contre la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis ». [2] En août 2017, Donald Trump a menacé le Venezuela d’une intervention militaire américaine dans les termes suivants:

Nous avons beaucoup d’options pour le Venezuela, c’est notre voisin …. Nous sommes dans le monde entier et nous avons des troupes à travers le monde, dans des endroits qui sont loin, très loin, le Venezuela est pas loin et les gens souffrent et meurent. Nous avons beaucoup d’options pour le Venezuela, y compris une option militaire si nécessaire. [3]

Une nouvelle étape a été franchie en août 2017 lorsque Donald Trump a ordonné un blocus financier contre le Venezuela. Cela a eu une application extra-territoriale bien au-delà des États-Unis, puisque de nombreuses banques d’autres pays, en particulier l’Union européenne, ont suspendu leurs opérations au Venezuela, par crainte de représailles du gouvernement américain. Ne disposant plus de banques correspondantes aux États-Unis et dans l’Union européenne, le gouvernement a fait face à de grandes difficultés pour leurs achats à l’étranger (y compris la nourriture et des médicaments), d’accéder à de nouvelles sources de crédit et payer sa dette externe. À la différence des précédentes sanctions ponctuelles visant certains hauts fonctionnaires, ces sanctions économiques / financières affectent directement la majorité de la population.

Le coup d’État parlementaire au Brésil et la victoire électorale de Macri en Argentine, et de manière générale le changement politique latino-américaine vers le néo-libéralisme et l’alliance avec les États-Unis, a considérablement modifié le contexte continental dans lequel le processus bolivarien agissait jusqu’à récemment , conduisant à un isolement croissant et sévère, non seulement international, mais aussi latino-américain. Le gouvernement vénézuélien non seulement n’a pas le soutien latino-américain qu’il avait auparavant, mais il doit faire face aux attaques systématiques de la plupart des membres de l’Organisation des États américains et il subit une pression constante du Groupe de Lima.

 

Limitations, contradictions et vulnérabilités internes du processus bolivarien

Cependant, ce contexte profondément défavorable ne suffit en rien pour expliquer la crise multidimensionnelle profonde que traverse le pays aujourd’hui. Comme nous le verrons ci-dessous, la récession et la réduction soutenue de la production pétrolière ont débuté en 2014, trois ans avant les sanctions financières imposées par le gouvernement Trump. Ce processus politique a été traversé dès le départ par de profondes contradictions et des vulnérabilités internes, des contradictions et des vulnérabilités qui sont devenues plus évidentes avec le passage du temps. Cela fit que, au-delà des discours éloquents, la capacité de résister aux pressions externes était limitée. Parmi celles-ci figurent:

– les contradictions entre un projet présenté comme anticapitaliste et multiculturel d’une part, et l’orientation en faveur d’une accentuation extrême de l’économie de la rente, l’extractivisme du pétrole et l’exploitation minière, l’approfondissement de l’insertion coloniale primaire exportatrice dans le régime mondial de la division internationale du travail et de la nature.

– La dépendance extraordinaire vis à vis du rôle unique de Hugo Chavez en tant que leader charismatique incontesté du processus bolivarien a eu des conséquences profondément contradictoires. D’une part, la direction remarquable de Chavez rendu possible les ruptures politiques culturelles qui ont caractérisé les premières étapes du processus bolivarien, ce qui permet de briser la cage de fer d’une société qui, en dépit de vivre une profonde crise économique et d’avoir un système politique profondément délégitimé, était fondamentalement démobilisée et manquait d’horizons de changement crédibles. Chavez a réussi à briser la léthargie, l’apathie et la résignation du monde populaire en offrant un nouveau cours, une nouvelle direction capable de capturer l’imagination collective. Mais, d’autre part, le processus vénézuélien a également subi les conséquences négatives d’un leadership personnel. Ce modèle de leadership finit par générer un type de direction caractérisée par la déification du leader et l’exigence d’inconditionnalité. Dans ce contexte, le débat critique est entravé et les voix dissidentes sont marginalisées. La possibilité de débats ouverts et l’exploration d’options alternatives sont ainsi appauvries. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que de nombreuses décisions de Chavez aient été improvisées et aient fini par causer beaucoup de dégâts au pays. Du point de vue de la continuité du processus bolivarien, la présence déterminante de ce type de leadership bloque l’émergence de dirigeants alternatifs, et l’absence du lider maximo met en péril l’ensemble du projet de changement.

– La tension entre d’une part les imaginaires, les pratiques du pouvoir populaire et l’auto-organisation par le bas, et d’autre part les politiques de contrôle inspirées par le léninisme et la prise de toutes les décisions majeures du sommet de l’État-Parti, qui informe la population par des émissions de radio et de télévision communes. De cette manière, la confiance dans les capacités d’autonomie de la population organisée est compromise. Ces dernières années, il y a eu une forte contradiction entre la promotion de multiples formes d’organisation populaire populaire et la mise en place de structures de contrôle verticales de ces organisations, ainsi que la création d’une dépendance financière permanente vis à vis de l’État, minant ainsi les possibilités d’autonomie de ces organisations.

– En l’absence d’une modification conséquente de la structure économique de la société, les limites d’un processus de transformation sociale concentré dans la dynamique politique, organisationnelle et institutionnelle ont également été sévères. Des mesures sont prises dans le sens d’une plus grande démocratie politique, sans que cela s’accompagne d’une démocratie dans le domaine de la production. Ne disposant pas de leur propre base de production, les organisations populaires ne peuvent cesser de dépendre de l’État. De cette manière, le centrisme verticaliste axé sur la recherche de rente et le clientélisme est accentué, ce qui n’est pas favorable au développement de la démocratie.

– La contradiction entre l’expansion de la démocratie et la promotion des approches participatives d’une part, et d’autre part une culture militaire de commandement vertical non délibératif, qu’a amenée une forte présence militaire dans tous les domaines de l’État (ministères, institutions et les entreprises publiques, les gouverneurs, les maires) et le parti gouvernemental.

– Effacer au nom de la Révolution  les limites entre l’État public et le parti politico-partisan eut des conséquences tout aussi sévères. Lorsque l’on considère que les limites entre l’État public et le parti politique partisan sont des séparations libérales qui doivent être surmontés en temps de  « révolution », on va diluer aussi la limite entre public et privé. De cette manière, les conditions politiques institutionnelles sont créées pour la corruption massive qui a caractérisé le gouvernement bolivarien à tous les niveaux.

– Le concept et la pratique de la politique posée comme une confrontation entre ami et ennemi, finit d’installer dans la société vénézuélienne une culture de sectarisme, de méfiance et de manque de reconnaissance de l’autre, ce qui complique considérablement les possibilités de dialogues et d’accords, même minimes, pour faire face à la crise humanitaire profonde dans le pays.

La condition de base fondamentale de la société vénézuélienne, déterminant fondamental des difficultés politiques, économiques et culturelles, auxquelles nous sommes confrontés depuis des décennies, est la crise terminale du modèle pétrolier rentier, sa forte dépendance à l’exportation d’un seul produit, et le modèle correspondant de centralisation de L’État clientéliste. Au cours des années du gouvernement Chavez, au-delà du discours, non seulement les premières mesures n’ont pas été prises dans le sens d’une transition vers le Venezuela post-pétrole, mais la dépendance au pétrole s’est encore aggravée et représente 96% de la valeur totale des exportations du pays. En termes relatifs et absolus, les exportations non pétrolières et les exportations du secteur privé se sont réduites. L’augmentation de la demande intérieure, résultant de politiques publiques visant à accroître la capacité de consommation de la population, n’a pas été favorisée par une augmentation de la production agricole et industrielle, mais par une croissance soutenue des importations. Une parité monétaire extraordinairement surévaluée a aggravé la maladie hollandaise historique. L’importation de biens en provenance de l’étranger a été moins coûteuse que leur production dans le pays, le commerce et la finance étant plus rentables que l’activité agricole ou industrielle. Tout cela a accentué la vulnérabilité de l’économie et accru sa dépendance à l’égard des revenus pétroliers. Tant les politiques sociales, qui depuis quelques années ont eu un impact si important sur les conditions de vie des secteurs populaires, que les initiatives de solidarité latino-américaines, ont dépendu des recettes pétrolières. C’était fondamentalement un modèle politique distributif. La seule modification importante de la structure de production du pays a été sa détérioration progressive.

En définissant le processus bolivarien comme socialiste dans les années 2006 et 2007, sous une forte influence cubaine, le socialisme a été identifié à l’étatisme. En l’absence d’une évaluation éclairée et critique des conséquences qu’ont produites à Cuba l’intention de diriger toute l’activité économique via les institutions de l’État, ce qui est aujourd’hui remis en question dans la nouvelle constitution en débat dans ce pays, une très large gamme des entreprises agricoles, industrielles, commerciales et de services sont devenues des entreprises d’État, un total estimé à 526 [4]. La plupart d’entre elles ont été mal gérées, avec des investissements limités, des niveaux assez élevés de clientélisme et de corruption. Elles ont manqué des devises nécessaires à leur entretien et à leur mise à niveau technologique. La structure des prix de l’économie vénézuélienne déformée de manière caricaturale (une tasse de café dans une cafetière coûtait à la mi-2018 autant que 250.000 litres d’essence avec un indice d’octane de 95) a affecté de la même manière les entreprises publiques et privées. La même chose se produit avec l’inflation et l’hyperinflation qui empêchent la réalisation des anticipations économiques nécessaires à la gestion de toute unité productive. Les directions furent confiées à des «personnes de confiance politique», souvent des militaires, même si elles n’avaient aucune connaissance de l’activité qu’elles devaient gérer. La plupart de ces entreprises – depuis les grandes usines d’acier et d’aluminium jusqu’aux petites entreprises alimentaires – ont commencé à subir des pertes et ne pouvaient rester actives que grâce aux subventions de l’État permises par la rente pétrolière. Lorsque L’État cesse d’avoir la capacité de donner ces subventions, la crise de ces entreprises s’aggrave.

Le secteur privé n’est pas dans de meilleures conditions. Selon la dernière enquête de la chambre économique du secteur, Conindustria, à la mi-2017, 45% seulement de la capacité industrielle installée était utilisée. [5] À la mi-2018, ce chiffre avait considérablement baissé.

 

La crise économique

Pour analyser l’état actuel de l’économie vénézuélienne, il n’existe pas d’informations officielles à jour. La plupart des statistiques divulguées par la Banque centrale du Venezuela et l’Institut national de la statistique, l’organe responsable du système statistique national, accusent un retard de trois à quatre ans [6]. Clairement, le gouvernement a décidé de ne pas divulguer les informations qui confirmeraient la profondeur de la crise économique. Les calculs diffusés par les analystes économiques, les centres universitaires, les associations professionnelles et les institutions internationales présentent de grandes variations.

Au cours des dernières années, l’économie vénézuélienne a enregistré une baisse encore plus importante que celle enregistrée lors de l’arrêt des activités dû au lock-out pétrolier en 2002-2003. Le PIB a diminué pendant quatre années consécutives: 2014 (-3,9%), 2015 (-6,2%), 2016 (-16,5%) [7]. Le FMI estime que le chiffre correspondant à l’année 2017 était de -12%, l’économie vénézuélienne à la fin de celle-ci n’a un PIB que de 66% de ce qu’il était en 2013. Vu que depuis 2018 la crise s’est approfondie , selon certaines projections il est probable que d’ici la fin de 2018 le PIB se rapproche de la moitié de celui de l’année 2013. Une baisse d’une nature proprement catastrophique.

Au cours de ces années, le secteur public consolidé a connu un déficit budgétaire important: 2012 (15,1%); 2013 (13,2%); 2014 (8,8%); 2015 (10,3%); 2016 (17%). [8] L’inflation en 2017 a dépassé 2000%, entamant une période d’hyper-inflation. À la mi-2018, l’inflation était supérieure à 100% par mois. Le FMI estime que d’ici la fin de 2018, l’inflation annuelle aura atteint un million de pour cent [9].

En dehors de la spéculation généralisée, le manque de devises étrangères et les déséquilibres structurels entre l’offre de biens et services en décroissance accélérée, face à des attentes de consommation qui peuvent difficilement s’adapter à ces nouvelles conditions , un déterminant central de l’hyperinflation a été une création monétaire massive par la banque centrale du Venezuela, pour garantir l’expansion des dépenses publiques et la politique clientéliste du gouvernement dans un contexte de déficits budgétaires sévères. En mai 2018, après trois années de récession, la masse monétaire était 509 fois supérieure à celle de mai 2015. Cette expansion incontrôlée de la masse monétaire s’est accélérée. Entre janvier et mai 2018, la masse monétaire du pays a été multipliée par sept, passant de 177 à 1 255 milliards de bolivars [10]. La question du papier-monnaie a été laissée de côté, générant une grave pénurie de liquidités. Si traditionnellement dans le pays la monnaie de papier en circulation a représenté entre 13 et 14% de la masse monétaire, elle n’atteint pas actuellement 2%. Le manque de liquidités est devenu un élément supplémentaire des difficultés rencontrées par la population dans leur vie quotidienne. Les banques vous permettent de retirer des sommes très limitées chaque jour, et il y a des dépenses, telles que le transport urbain et interurbain, qui ne peuvent être payés qu’en espèces. Pour cela, il est courant d’acheter de l’argent au moyen de virements bancaires avec des surtaxes allant jusqu’à 200% et 300%.

La valeur totale des exportations est tombée de 98 877 millions de dollars en 2012 à 27 407 millions de dollars en 2016. Dans un pays totalement dépendant des importations, entre 2012 et 2016, celles-ci sont passées de 65,951 millions de dollars à 16.370 millions de dollars, soit une baisse de 75% [11], avec un impact sévère sur l’ensemble de l’activité économique en raison du manque de fournitures et de pièces détachées. L’impact sur la disponibilité de la nourriture, des médicaments et du transport a été particulièrement dramatique.

En 2015, la balance des recettes et des dépenses était déficitaire [12]. Les réserves internationales sont tombées de 35 milliards de dollars en 2009 à 8,7 milliards de dollars en juillet 2018 [13]. On estime que la dette extérieure totale est de 184,5 milliards de dollars, sans compter « les engagements de dette commerciale, la dette envers les fournisseurs de PDVSA, la dette par les nationalisations, les engagements avec les multilatéraux, entre autres. », supérieure aux réserves internationales totales du pays et représente près de sept fois le montant total des exportations de 2016, la dernière année pour laquelle il existe des informations officielles . Bien qu’il y ait eu des années de prix très élevés du pétrole, la dette extérieure par habitant est passé de 1 214 dollars en 1999 à 3 916 dollars en 2017 [15]. Le fait que le gouvernement ait donné la priorité au paiement de cette dette par rapport à la réponse aux besoins alimentaires et sanitaires les plus urgents de la population, a été un facteur fondamental de la crise sociale actuelle [16].

La Chine et en second lieu la Russie ont été les principales sources de financement externe au cours du processus bolivarien. Cependant, à la mi-2018, la difficulté du pays à annuler ses engagements est telle que ces pays ne semblent pas disposés à continuer à fournir de l’argent frais.

 

L’industrie pétrolière

L’effondrement des prix du pétrole, qui est passé d’une moyenne qui tournait autour de 100 $ par baril entre 2012 et 2014, à une moyenne de 41 $ par baril en 2015, a été un élément clé de la crise que vit le pays. Cependant, cela n’est en aucun cas suffisant pour l’expliquer. Aucun autre pays pétrolier n’a connu une détérioration similaire au cours de ces années. De plus, les prix du pétrole se sont redressés à plus de 66 $ le baril à la mi-2018, supérieur à la moyenne au cours des quatorze années du prix du gouvernement Chavez.

Au-delà des prix du pétrole, l’industrie pétrolière est pratiquement en train de s’effondrer, mettant en évidence de manière dramatique certaines des principales contradictions et distorsions du processus bolivarien. Alors que le gouvernement national avait fixé un objectif pour l’année 2019 d’augmentation de la production de pétrole à six millions de barils par jour, selon le bulletin statistique mensuel correspondant à Juin 2018 de l’OPEP, la production vénézuélienne (selon des sources secondaires) étaient tombées à un million trois cent quarante mille barils par jour [17], soit seulement 44% du niveau de production en 2009 et le plus bas depuis des décennies. Cet effondrement de la production n’a rien à voir avec l’intention de réduire les émissions de gaz à effet de serre, ni avec les politiques de l’OPEP visant à protéger les prix du pétrole. Il existe un écart extraordinaire entre les objectifs de production proposés par le gouvernement et les niveaux de production atteints.

Tout le pétrole exporté ne se traduit pas par de nouvelles recettes, car une part importante de ces exportations vise à annuler la dette  en pétrole de l’État vénézuélien vis à vis de la Chine. Les raffineries fonctionnent de manière si précaire qu’elles n’ont plus la capacité d’approvisionner le marché intérieur. Ces dernières années, les charges d’exploitation ont augmenté avec une réduction correspondante de la part des recettes totales de la société. [18] Selon la dernière publication des états financiers consolidés de PDVSA pour 2016, les bénéfices nets ont chuté de plus de neuf milliards de dollars en 2014 à 828 millions de dollars en 2016 [19].

Il existe de nombreuses causes de la détérioration de l’entreprise et de l’effondrement de la production, parmi lesquels, en plus des facteurs externes qui ont été mentionnés ci-dessus, une incapacité à gérer conduisant à l’inefficacité et à l’improvisation, la corruption, la surfacturation scandaleuse dans les opérations , le drainage continu du personnel qualifié et les investissements limités dans la maintenance et la technologie. La distribution presque gratuite d’essence sur le marché intérieur et la contrebande massive d’extraction de ses produits entraînent des pertes de milliards de dollars par an pour le budget national. Le processus de décapitalisation que l’exécutif national a imposé à PDVSA a été systématique , obligeant la société à livrer ses devises à la Banque centrale à un taux de change qui représente une surévaluation extraordinaire et insoutenable du bolivar. Pour continuer à fonctionner à partir de 2007, la société a entamé un processus d’accroissement de l’endettement externe. En 2017, elle devait un total de 71 milliards de dollars [20], une dette que l’entreprise n’est pas en mesure de payer, situation dangereusement proche d’un défaut de paiement qui mettrait en péril ses installations à l’étranger, notamment CITGO , sa filiale aux États-Unis.

Non seulement pour l’industrie pétrolière, mais pour le présent et l’avenir du pays, il y eut des conséquences énormes à la décision stratégique du gouvernement bolivarien de donner la priorité aux champs traditionnels au développement des pétroles lourds et extra-lourds de la Ceinture de l’Orénoque. Des imaginaires mégalomaniaques, voulant transformer le Venezuela en une grande puissance énergétique, sur la base des plus grandes réserves d’hydrocarbures de la planète, a conduit à parier l’avenir du pays sur le  développement exponentiel des gisements dans la Ceinture de l’Orénoque. Les pétroles lourds et extra- lourds nécessitent, pour les niveaux de production visés, une technologie et des volumes d’investissements qui ne sont pas disponibles dans le pays, surtout si, comme le prévoit la Constitution de 1999 , on cherchait à limiter la participation des sociétés transnationales. Les investissements dans le pétrole de la ceinture ne seraient rentables que si les prix du pétrole étaient maintenus à près de cent dollars par baril et si l’utilisation du pétrole comme carburant était garantie à très long terme. Dans le même temps, une grande partie des champs de pétrole traditionnels, avec des huiles plus légères et des coûts d’exploitation nettement inférieurs, ont été négligés ou abandonnés. Il s’agit de puits matures, dont beaucoup sont en production depuis des décennies, mais qui disposent encore de réserves suffisantes pour maintenir des niveaux de production plus modestes pendant le temps nécessaire pour passer à une économie non rentière et non dépendante de l’exploitation des combustibles fossiles. Aujourd’hui, les fossiles légers ne sont pas produits en quantités suffisantes pour les mélanges nécessaires à l’exploitation des gisements lourds et extra-lourds, ni pour répondre aux exigences en carburant du marché intérieur. Dans les conditions actuelles d’étranglement économique / financier, ceux-ci doivent être importés, provenant presque tous des États-Unis.

Au-delà du calcul économique, le problème fondamental de ce méga-projet est les dommages environnementaux extrêmes générés par cette production à grande échelle d’un combustible fossile hautement polluant lorsque, pour la préservation de la vie sur la Terre, il faut procéder à une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre à très court terme. Bien que les faits soient largement connus, le gouvernement bolivarien, au nom de l’anti-capitalisme et du socialisme du XXIème siècle, en dépit de tous les documents et les déclarations qu’il a fait pour la défense de la planète, a proposé dans la réalité des niveaux de production qui ne peuvent que contribuer à saper les conditions qui rendent la vie possible.

La corruption imprègne l’industrie. Les sous-contrats avec des prix excessifs – et le recouvrement des commissions – même dans les opérations pouvant être effectuées par l’entreprise elle-même, sont devenus une pratique répandue. Au cours des derniers mois de 2017, 69 gestionnaires de l’industrie ont été arrêtés suite à des accusations de corruption, y compris l’ancien président de PDVSA, l’ancien ministre du Pétrole et de l’Énergie et l’équipe de gestion de CITGO, une filiale opère aux États-Unis. [21] Ces accusations – suite à des faits  commis à grande échelle et dont l’ampleur était connue depuis longtemps dans le pays – ont été rendues publiques à la suite d’affrontements de plus en plus virulents au sein du gouvernement et du PSUV. Il n’y a pas eu de plaintes similaires dans d’autres secteurs de l’économie, où il y a eu des malversations au détriment de la Nation,  la  livraison illégale de devises fortement subventionnée, des importations de denrées alimentaires par des moyens illicites, ce qui a alimenté la dette massive du pays. Contrairement aux autres pays du continent, malgré le poids prépondérant dans la construction d’infrastructures qu’avait l’entreprise Odebrecht pendant toutes les années du processus bolivarien, et le fait qu’une grande partie de ces infrastructures furent paralysés, il n’a été ouvert aucune enquête sur les activités de corruption de la dite société et de ses homologues du gouvernement. [22]

Sans ces malversations monumentales qui se sont produites ces dernières années, la situation économique du pays serait certainement différente.

 

L’arc minier de l’Orénoque

Compte tenu de la forte baisse des recettes pétrolières, le gouvernement vénézuélien, au lieu de chercher des solutions de rechange à la logique rentière d’exportation primaire qui a causé un tel préjudice au pays, opte clairement pour un approfondissement de celle-ci, par l’exploitation minière à grande échelle. A cette fin, Maduro a publié en Février 2016 le décret de l’Arc Minier de l’Orénoque par lequel  sont ouverts pour l’industrie minière internationale 112 mille kilomètres carrés, 12% du territoire national, une surface équivalente à la surface de Cuba .Il s’agit d’une vaste région riche en minéraux, y compris l’or, le coltan, l’aluminium, le diamant et minéraux radioactifs. Le gouvernement a mis l’accent sur l’or. Selon le ministre du Pétrole et des Mines et président de PDVSA, Eulogio Del Pino, les réserves d’or dans la région seraient de 7000 tonnes, ce qui représente environ 280.000 millions de dollars. [23]

Le territoire défini comme l’Arc Minier de l’Orénoque a des richesses socio-environnementales et même économiques beaucoup plus élevées que la valeur monétaire potentielle des réserves minérales. Il fait partie du territoire ancestral des peuples indigènes Warao, E’ñepa, Hoti, Pumé, Mapoyo, kariña, Piaroa, Pemon, Ye’kwana et Sanema, dont les conditions matérielles de reproduction de leur vie seraient dévastées par cette exploitation minière, non seulement en violant de manière flagrante les droits constitutionnels de ces peuples [24], mais les menaçant d’ethnocide. Il s’agit d’une partie de l’Amazonie qui joue un rôle crucial dans la régulation des régimes climatiques sur la planète, et dont la préservation est vitale pour stopper la progression du changement climatique. Un domaine de diversité biologique extraordinaire qui est la principale source d’eau du Venezuela, un territoire dans lequel sont situés les barrages hydroélectriques qui fournissent plus de 70% de l’électricité consommée dans le pays. En approfondissant la logique extractive, il a été donné la préférence à l’obtention de revenus en espèces à court terme, même si cela signifie une dévastation socio-environnementale irréversible. Tout cela par décret présidentiel en l’absence de débat public dans un pays que la constitution définit comme démocratique, participatif et protagoniste, multi-ethnique et multiculturel.

Ce décret est une violation flagrante des droits et des responsabilités environnementales nommément établis par la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela, par la législation actuelle de l’environnement et les accords internationaux signés par le pays comme la Convention sur la diversité biologique. les lois de démarcation et garantie de l’habitat des terres des peuples autochtones (janvier 2001) ont également été violées, ainsi que la loi organique des peuples autochtones et des communautés (LOPCI, Décembre 2005). Parmi ces violations, il faut noter toutes les normes de consultation préalable et éclairée qui sont fermement établies en droit vénézuélien et international (Convention 169 de l’OIT) dans les cas où sont prévues des activités qui pourraient avoir un impact négatif sur les habitats de ces peuples.

La participation de « sociétés privées, étatiques et mixtes » est prévue dans le projet de l’Arc Minier. Le décret couvre un large éventail d’incitations publiques à ces sociétés minières, y compris l’assouplissement des normes légales, la simplification et la rapidité des procédures administratives, la non-exigence de certaines obligations légales prévues par la loi vénézuélienne, la création des « mécanismes de financement préférentiel »et un régime douanier spécial assorti de préférences tarifaires et para-tarifaires pour les importations. Il  peut y avoir également un régime fiscal spécial prévoyant une exonération totale ou partielle du paiement de l’impôt sur le revenu et de la taxe sur la valeur ajoutée :

– Article 21. Dans le cadre de la politique économique sectorielle, l’exécutif national peut accorder des exonérations totales ou partielles de l’impôt sur le revenu et de la taxe sur la valeur ajoutée, applicables exclusivement aux activités liées à l’activité minière, aux fins de promouvoir l’impulsion et la croissance de la zone de développement stratégique nationale des mines de l’Orénoque.

En outre, bénéficieront de ces avantages pendant toute la durée du développement du projet les entreprises mixtes constituées pour le développement des principales activités, prévues par le décret qui a rang, valeur et force de loi organique et qui réserve à l’État l’exploration et l’exploitation de l’or, ainsi que les activités  accessoires reliées à celles-ci, sur les gisements situés dans la zone de développement stratégique nationale de l’Arc Minier de l’Orénoque [25]

Les dispositions du décret interdisent les possibilités de s’opposer aux impacts négatifs de la grande industrie minière dans la région de l’arc minier. Afin d’empêcher les activités des entreprises d’être entravées par la résistance, une zone de développement stratégique est créée sous la responsabilité des forces armées nationales bolivariennes:

– Article 13. Les Forces armées nationales bolivariennes, conjointement avec le pouvoir populaire organisé , et en coordination avec les autorités du ministère du Pouvoir populaire compétentes en matière pétrolière, aura la responsabilité de sauvegarder, protéger et maintenir la continuité harmonieuse des opérations et des activités des industries stratégiques situées dans la zone de développement stratégique nationale de l’ Arc Minier de l’Orénoque.

Le décret en question établit expressément la suspension des droits civils et politiques sur l’ensemble du territoire de l’arc minier :

– Article 25. Aucun intérêt particulier, syndicat, association ou groupe, ni ses règlements, ne prévaudront sur l’intérêt général dans la réalisation de l’objectif contenu dans le présent décret.

Les sujets qui exécutent ou encouragent des actions matérielles tendant à entraver partiellement ou totalement les activités productives de la zone de développement stratégique créées dans ce décret seront sanctionnés conformément au système juridique applicable.

Les organismes de sécurité de l’Etat prendront toutes les mesures immédiates nécessaires pour assurer le développement normal des activités dans le cadre des plans nationaux de développement stratégique de la Zone de l’Arc Minier de l’Orinoque, et la mise en œuvre des dispositions du présent article. [26 ]

Les conséquences de cette « prévalence de l’intérêt général sur les intérêts particuliers » sont extrêmement graves. Il est compris par «intérêt général» l’exploitation minière telle qu’elle est conçue dans ce décret présidentiel. Toute autre vision, tout autre intérêt, y compris l’appel à la Constitution, est maintenant défini comme un «intérêt particulier» et, par conséquent soumis aux «organismes de sécurité de l’État» menant «les actions immédiates nécessaires pour sauvegarder le développement normal des activités prévues» dans le décret.

Mais quels sont ou peuvent être les intérêts appelés ici « particuliers »? Le décret est rédigé de manière à permettre une interprétation large. D’une part, il indique expressément comme « particulier » les intérêts des syndicats et des organisations collectives. Cela peut sans aucun doute conduire à la suspension, dans tout le domaine, des droits des travailleurs visés dans la Constitution et dans la loi organique du travail, des travailleurs et des travailleuses. Cela signifie-t-il également que les droits professionnels, et donc les droits « privés » des journalistes à rendre compte du développement des activités minières sont suspendus? Les droits des peuples autochtones sont-ils alors des intérêts particuliers ?

Comme nous le verrons plus loin, à mi-2018, les importants investissements transnationaux attendus par le gouvernement ne sont pas arrivés, principalement en raison du manque de sécurité juridique. Cependant, l’exploitation illégale de l’or et du coltan s’accroît rapidement avec la participation de dizaines de milliers de mineurs. Cette vaste partie du territoire national est devenue un territoire en marge de l’État, hors de toute légalité. Groupes armés, paramilitaires, membres de l’ELN, dissidents des FARC, gangs criminels appelés « syndicats » contrôlent différents secteurs au sein de ces territoires et fixent les prix des minerais extraits auxquels sont forcés de vendre les mineurs. Tout cela avec la complicité des membres de la force armée vénézuélienne. Cette activité minière illégale se fait avec des niveaux élevés de violence, il y a fréquemment des mineurs qui meurent en raison de conflits territoriaux, et il y a de graves impacts socio-environnementaux. Pour l’extraction de l’or, le mercure est utilisé de manière massive, qu’on trouve déjà en grande concentration chez les mères et les enfants de la zone. Les filles autochtones sont enlevées dans leurs communautés pour les soumettre à la prostitution dans les camps miniers.

 

Les tendances autoritaires du gouvernement de Maduro

Lors des élections législatives de décembre 2015, l’opposition organisée à la table de l’unité démocratique (MUD) a remporté les élections à une large majorité, obtenant 56,26% des voix contre 40,67% pour les partisans du gouvernement. [27] À la suite d’une loi électorale inconstitutionnelle conçue pour surreprésenter la majorité au temps du chavisme, l’opposition a obtenu un total de 112 parlementaires, ce qui lui a permis d’acquérir une majorité des deux tiers. La précédente identification de la majorité des secteurs populaires avec le chavisme ne fonctionnait plus, l’opposition a gagné dans de nombreux centres électoraux situés dans des secteurs populaires qui jusqu’alors avaient voté massivement pour le gouvernement. Avec cette majorité qualifiée, l’opposition pouvait nommer les membres de la Cour suprême de justice, du Conseil électoral national et adopter des lois organiques sans avoir à négocier avec des représentants du gouvernement. D’une situation de contrôle de toutes les institutions publiques (exécutif, pouvoir législatif, pouvoir judiciaire, pouvoir électoral, pouvoir des citoyens, 20 gouvernorats sur un total de 23 et une grande majorité des municipalités du pays), on était passé à une nouvelle situation de dualité des pouvoirs et une crise constitutionnelle potentielle.

Le gouvernement de Maduro s’est donc trouvé confronté à un grave dilemme. S’il reconnaissait les résultats des élections législatives et le nouveau rapport de forces dans lequel il n’avait plus le soutien de la majorité de la population, il passait à une situation où il aurait du nécessairement négocier avec les forces de l’opposition. S’il restait fidèle à la constitution et respectait les résultats électoraux, il ne pouvait garantir sa permanence dans le gouvernement. Il opte clairement pour préserver le contrôle de l’État à tout prix, même si cela implique d’ignorer la Constitution et la volonté de la majorité des électeurs.

Peu à peu, le gouvernement a pris des mesures pour maintenir le contrôle de l’État, décisions qui marquent une dérive autoritaire consistante. Le premier pas dans cette direction a eu lieu quelques jours après la perte des élections législatives par le gouvernement du président Maduro. En violation flagrante des normes constitutionnelles et des procédures établies, à la fin du mois de décembre 2015, alors qu’il ne restait que quelques jours à la majorité du parti  pour exercer le pouvoir à l’Assemblée Nationale, il y eut la nomination de nouveaux magistrats dans les différentes charges du Tribunal Suprême de Justice. Non seulement ces nouveaux magistrats sans exception étaient des soutiens inconditionnels du gouvernement, mais plusieurs d’entre eux ne satisfaisaient pas les exigences formelles que la loi établit pour occuper ces postes.

Le rôle que cette TSJ devait jouer dans les nouvelles conditions du pays a été révélé lorsque, pour empêcher l’opposition de faire usage de sa majorité qualifiée dans l’AN, les nouveaux juges ont délibéré en décidant de ne pas reconnaître les résultats des élections dans l’État d’Amazonas ni les députés élus qui avaient déjà été proclamés par le CNE, en réponse à une accusation sans preuve qu’ il avait été commis un délit électoral, dénoncé par un secteur du parti au pouvoir. De cette manière, l’opposition a cessé d’avoir la majorité qualifiée.

Comme des mois se sont écoulés sans que l’affaire ait été résolue, sans que des enquêtes soient menées pour établir la véracité des allégations pour lesquelles la TSJ a invalidé les élections, que de nouvelles élections n’ont pas été organisées pour un État qui n’avait plus de représentation parlementaire, l’AN a décidé d’accepter en son sein les parlementaires dont la légitimité avait été mise en doute. La TSJ répond à l’AN en la déclarant en désobéissance. A partir de ce moment, ses décisions ne seront plus reconnues par le reste des pouvoirs publics. Il y a donc un deuxième moment critique de rupture de l’ordre constitutionnel, produisant la concentration des pouvoirs qui a permis au gouvernement de franchir chacune des étapes suivantes pour aller dans une direction autoritaire. À partir de la déclaration de désobéissance, le Tribunal Suprême de Justice et le pouvoir exécutif assument les pouvoirs de l’Assemblée Nationale. Un pas de plus dans la concentration autoritaire du pouvoir se produit quand, en février 2016, Maduro déclare l’état d’urgence économique à travers lequel il s’accorde des pouvoirs extraordinaires de gouvernement par décret, ignorant l’obligation constitutionnelle d’avoir le soutien de l’Assemblée Nationale et étendant à partir de ce moment les pouvoirs extraordinaires bien au-delà des limites temporelles explicitement établies par la constitution.

Dans ces nouvelles conditions, au Venezuela, quels que soient les délais et les règles fixées par la Constitution et la loi organique des processus électoraux actuels, les élections ont été organisées aux dates que le gouvernement a jugé bon, avec des règles et des procédures de participation décidées par le gouvernement, et uniquement avec la participation des partis et des candidats que le gouvernement décide d’accepter. Le premier pas dans cette direction a consisté à empêcher arbitrairement la réalisation du référendum révocatoire en 2016, malgré le fait que les exigences établies dans la Constitution avaient été satisfaites, surmontant les obstacles systématiques imposés par la CNE. Le gouvernement Chávez avait déclaré que le référendum révocatoire était l’une des plus importantes conquêtes démocratiques participatives du processus. De même, les élections des gouverneurs de décembre de la même année ont été reportées de manière inconstitutionnelle.

En mai 2017, en s’accordant des attributions que la Constitution accorde au souverain, c’est à dire à la population dans son ensemble, Maduro convoque des élections pour une nouvelle Assemblée Nationale Constituante. Pour ce faire, une ingénierie électorale nouvelle et complexe est conçue pour garantir le triomphe du gouvernement. Dans ce vote électoral, se combinent des votes territoriaux,  avec une surreprésentation extraordinaire de zones de moindre population, avec des votes par secteurs (travailleurs, étudiants, retraités, etc.), ce qui laisse de côté arbitrairement environ cinq millions de citoyens qui ne rentrent pas dans un de ces secteurs.

Entre les mois de juin et juillet 2017, il y a eu des mobilisations massives  dans tout le pays contre cette convocation électorale, en particulier à Caracas. Celles-ci ont été appelées par les partis d’opposition, mais elles sont devenues une expression très partagée de rejet du gouvernement qui a largement dépassé les secteurs sociaux identifiés avec l’opposition. À la suite d’une politique de répression agressive de la part du gouvernement, ainsi que de l’action violente de groupes d’extrême droite, il y eut plus de 130 morts. Malgré le fort rejet de cet appel, le gouvernement a poursuivi son projet d’Assemblée Constituante. L’opposition était profondément fragmentée, démoralisée et elle perdit sa légitimité devant ses partisans.

Compte tenu du caractère anticonstitutionnel de la convocation et du système électoral tricheur créé pour ces élections, aucun secteur d’opposition, de droite ou de gauche, n’y a participé. Une Assemblée Nationale Constituante monocolore a été élue où ses 545 membres étaient favorables au gouvernement. Cet ensemble, une fois installé, auto-proclamé supra-constitutionnel et plénipotentiaire, ce qui signifie un pouvoir absolu sans aucun contrepoids, la Constitution de 1999 a de fait été abrogée puisque la constitutionnalité de tout acte de cette nouvelle assemblée ne pouvait être contestée. La plupart des décisions initiales ont été adoptées par acclamation ou à l’unanimité. Sans débats. Au lieu de s’attaquer à la tâche pour laquelle elle était censée avoir été élue, l’élaboration d’un nouveau projet de constitution, elle a commencé par prendre des décisions concernant tous les domaines du ressort des pouvoirs publics, révoque les fonctionnaires, appelle des élections dans des conditions conçues pour empêcher ou rendre très difficile la participation de ceux qui ne soutiennent pas le gouvernement, approuve des soi-disant « lois constitutionnelles » qui ne disposent pas d’un cadre constitutionnel correspondant. Est approuvée une loi répressive contre la haine, pour la coexistence pacifique et la tolérance qui prévoit des peines allant jusqu’à 20 ans de prison pour ceux qui, selon les autorités, a émis des messages de haine par les médias ou les réseaux sociaux.

Edgardo Lander

https://www.aporrea.org/actualidad/a267859.html

Auteur: librinfo74

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6 commentaires

  1. Point de vue de « gauche » et longue analyse intéressante du Sociologue Edgardo Lander, membre du conseil éditorial d’Alternatives Sud et chercheur associé au CETRI, organisation non gouvernementale fondée en 1976 et basée à Louvain-la-Neuve (Belgique), est un centre d’étude, de publication, de documentation et d’éducation permanente sur le développement et les rapports Nord-Sud. Le CETRI a pour objectif de faire entendre des points de vue du Sud et de contribuer à une réflexion critique sur les conceptions et les pratiques dominantes du développement à l’heure de la mondialisation « néolibérale ». Il s’attache en particulier à la compréhension et à la discussion du rôle des acteurs sociaux et politiques du Sud en lutte pour la reconnaissance des droits sociaux, politiques, culturels et écologiques.

    Pour aller un peu plus loin, analyse des dernières élections présidentielles qui ont eu lieu le 20 mai 2018 au Vénézuéla parue dans  » l’Anticapitaliste  » : https://npa2009.org/actualite/international/venezuela-maduro-reelu-sur-fond-dabstention-massive

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    • Venezuela: la pénurie organisée!
      Quarante mille seringues… C’est la prise que viennent de faire les policiers chez un habitant de Maracaibo, capitale de l’état de Zulia, à l’ouest du Venezuela. Les seringues, volées à l’hôpital Coromoto, étaient revendues par une organisation criminelle au marché noir, dix ou vingt fois leur valeur, à divers acheteurs… dont l’hôpital Coromoto qui en a un cruel besoin !
      Le même jour, toujours dans l’état de Zulia, c’est une infirmière de l’hôpital Noriega Trigo que la police vénézuélienne a arrêtée. Dans son appartement les policiers ont mis les scellés sur une véritable pharmacie clandestine composée des médicaments les plus variés provenant tous de l’hôpital où elle travaillait (voir l’image en PJ). Comme son « collègue », elle faisait partie d’une organisation qui écoulait le butin à prix d’or.
      Ce ne sont là que deux exemples parmi les innombrables méfaits causés par une mafia qui met en coupe réglée le pays, alors que la République Bolivarienne vit une grave crise économique qui pousse tant de malheureux à l’exil. L’exode de Vénézuéliens vers la Colombie ou le Pérou, dénoncé à grands cris par les médias occidentaux, existe essentiellement parce que des puissances étrangères et voisines – la Colombie et les USA pour ne pas les nommer – tirent les ficelles de cette mafia et organisent la pénurie.
      La méthode et les objectifs ne sont pas nouveaux : il s’agit de réduire le peuple au désespoir pour qu’il se soulève contre son gouvernement. C’est ce qui a conduit à la mise en place du blocus contre Cuba il y a plus d’un demi siècle.
      Ah, pour ceux qui l’ignoreraient, l’état de Zulia se trouve à moins de 100 km de la frontière avec la Colombie… Un hasard, sans doute ?
      Annie Arroyo, France-Cuba, Coordination française de solidarité avec Cuba

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  2. Si les analyses critiques concernant les politiques économiques du gouvernement peuvent être entendues et ou partagées en partie , pour autant , celles ayant trait aux événements politiques qui ont marqué le Vénézuela depuis l’accession LEGITIME de N Maduro au pouvoir en 2013 et 2017 sont très contestables ainsi que l’argument tenant à démontrer l’autoritarisme de son président .Je tiens à souligner ici que les 3/4 du contenu de l’analyse de M Lander n’est qu’une reprise d’une réflexion déjà menée en 2016 .Rien n’est dit ou presque sur le blocus économique et financier qui relève ni plus ni moins d’un crime de lèse-humanité vis à vis du Peuple vénézuélien orchestré par les Etats Unis , l’OEA , avec la complicité cupide de la droite et extrême droite vénézuélienne et de l’appui agressif de la Colombie , pays voisin , et de l’UE , alliée servile …L’objectif affiché et déclaré est le sabotage économique de ce pays visant à son effondrement pour justifier sous couvert d’une crise humanitaire planifiée depuis des mois une intervention militaire .A cet égard pour une information plus éclairée j’invite les lecteurs de Librinfo à parcourir les articles et entretiens du DR Maria Paez Victor sur le site le grand soir dans un entretien datant du 22 mai 2018 avec Mohsen Abdelmoumen , d’une réponse de Koerner sur le mêmes site datant du 22 mai 2017 à un professeur d’université d’Albany Gabriel Hetland qui dénonçait lui aussi l’autoritarisme de N Maduro intitulé autoritarisme au Vénézuela ? d’une tribune de M Lemoine sur le site mémoire des luttes du 24 octobre 2017 . Je tiens à souligner la déclaration d’un expert de l’ONU en conférence de presse au mois de décembre 2017 en al personne de De Zayas : Je suis d’accord avec la FAO ainsi que la CEPALpour dire qu’il n’y a pas de crise humanitaire auVenezuela, bien que dans certains secteurs il y a des pénuries, des problèmes d’approvisionnement, des retards de distribution, etc. L’important est de connaître les causes et de prendre des mesures contre la contrebande,
    les monopoles, l’accaparement, la corruption, la manipulation de la monnaie et les dislocations de l’économie par une guerre économique et financière qui comprend des sanctions et des pressions. »Je citerai aussi d’autres analyses comme celles de T Deronne consultables sur venezuela infos , M. Terruggy , R Migus , C Ventura . Selon M Lander de façon implicite avec la droite la situation serait moins pire . En effet, en apparence , si les blocus financiers et économiques seraient levés pour autant ce serait un véritable retour en arrière pour la population et le jackpot pour l’oligarchie et les grands propriétaires terriens tout heureux de reprendre la main et d’accéder à ses richesses de l’arc minier de l’Orénoque quelque soit le prix à payer pour l’environnement …. il suffit de se souvenir de l’Etat dans lequel se trouvait le pays lors de l’accession de M Chavez :
    « L’élite du Venezuela contrôlait le gouvernement depuis des années –
    ils étaient les bénéficiaires de tous les revenus pétroliers. Pendant 40 ans, ils se sont approprié et ont
    dépensé l’équivalent de 12 plans Marshall. En 1999, lorsque le président Hugo Chávez a été élu, la pauvreté
    se situait entre 60 et 80% et l’extrême pauvreté et la malnutrition affectaient un tiers de la nation ( dr M Paez Victor) »
    Il serait souhaitable pour conclure que Librinfo donne aussi la parole aux gens que j’ai cités pour que chacun puisse se faire une opinion des enjeux en cours dans ce pays .Merci .

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  3. Qui a publié l’article « Venezuela : l’échec du processus bolivarien »?

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    • Comme cela a été expliqué dans l’avertissement de l’article « Pour y voir clair au Venezuela », l’article « Venezuela : l’échec du processus bolivarien », a été écrit par le sociologue « Edgardo Lander » professeur de l’Université centrale du Venezuela à Caracas, membre du comité d’organisation du Forum social des Amériques, chercheur associé du Transnational Institute et de Clacso, membre du conseil éditorial d’Alternatives Sud et chercheur associé au CETRI.
      Dans son commentaire, Bernard Némoz le précise.

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  4. Merci de bien vouloir mettre en ligne l’article concernant l’entretien de l’expert de l’ONU Alfred De Zayas qui vient de remettre un rapport éclairant sur la situation au Vénézuela très loin de l’analyse politique de M Lander et des dépêches AFP nauséabondes qui reprennent en boucle la propagande étasunienne, de la droite vénézuelienne et extrême droite , de l’OEA ….Vous trouverez cet entretien sur le site : vénézuela infos sous le titre les sanctions tuent , entretien animé par M Koeeskler .Pour une information équilibrée et indépendante !

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