Les citoyens français, australiens et suisses dénoncent, devant le Comité international olympique de Lausanne, un « bébé monstrueux »

Le reportage exclusif de notre envoyée spéciale.S. Laravie

Venus de France, Suisse et Australie, une quinzaine de citoyens s’est rendue à Lausanne au siège du Comité international olympique (association de droit suisse dont la devise est le dollar) en cette veille de Pentecôte pour protester contre les Jeux Olympiques et Paralympiques.

Si en octobre 2025, l’instance olympique n’avait pas daigné ouvrir les portes de son bastion pour accueillir une délégation française composée de la société civile et d’élus restés sur le parvis dans le froid face à un Michaël Noyelle impassible[1], ce 13 mai 2026, les portes se sont bien ouvertes, ce qui est la moindre des choses quand les valeurs olympiques prônent le rapprochement des peuples.

Cinq représentants des trois pays présents ont été reçus par trois représentants du service communication du CIO, mais pas la presse, persona non grata dans l’antre de l’olympisme, restée sur le parvis… Sans surprise, le CIO est resté sourd aux revendications et propositions des citoyens.

Bouletto, la mascotte du Collectif Citoyen JOP 2030 symbolisant le boulet que représentent les Jeux olympiques pour les pays hôtes, a fait le déplacement de Briançon jusqu’à Lausanne pour poser devant les anneaux olympiques sur le parvis du siège du Comité international olympique, ce bâtiment aux vitres opaques.

Il n’était pas seul en cette veille d’ascension à clamer « Stop the madness ».  

Venus d’Australie, pays hôte pour les JOP 2032 de Brisbane, Peter Valepyn et son épouse Tanya ont appelé à protester devant le CIO ce 13 mai.

Ils ont été rejoints par trois militantes suisses pour le climat en provenance de Zürich car la Suisse est candidate pour les JOP d’hiver 2038. Ces membres des KlimaSeniorinnen Schweiz (Aînées pour la protection du climat Suisse) ont notamment réussi à faire condamner l’État fédéral suisse pour inaction face au réchauffement climatique.

Ont également répondu à l’appel des français en provenance de Grasse (06), du briançonnais, d’Annecy et des Aravis. En tout, c’est une quinzaine de citoyens qui sont venus solliciter un dialogue avec la présidente du CIO, Kirsty Coventry.

La manifestation ayant été déclarée auprès des autorités suisses, ils ont pu installer leurs pancartes « No stadiums Victoria Park Barrambin, STOP THE MADNESS » et déployer la banderole « Climate Justice » sur l’esplanade du CIO sous les yeux des deux agents de sécurité du CIO (qui externalise ce service).

© S. Laravie – Bouletto, mascotte du Collectif Citoyen JOP2030 arrive sur le parvis du CIO depuis Briançon

 

Des prises de parole sur l’esplanade du CIO

 « Nous sommes tous ici pour la même chose : la protection du climat, de la biodiversité, plus de démocratie et pour que les droits humains ne soient pas violés par le Comité international olympique », introduit le citoyen suisse et auteur John Moorhead[2] qui agit pour la justice sociale et climatique, avant de donner la parole à Peter Valepyn.

Dans un français impeccable, l’australien fait le parallèle entre les problèmes rencontrés en Australie et dans les Alpes françaises et suisses concernant les Jeux Olympiques : « Je suis venu pour expliquer que partout où les Jeux olympiques sont organisés il y a un problème : la destruction. » Outre la dégradation environnementale, il dénonce le manque de démocratie, « on ne peut pas accepter des gouvernements modifiant les lois pour accommoder des Jeux dont personne n’a besoin », et le mythe des « Jeux carbone positifs ». Il souligne aussi l’impact financier désastreux ; le budget initial de 7 milliards de dollars pour les JOP 2032 de Brisbane devrait finalement atteindre 14 milliards, entraînant le report ou l’annulation de projets essentiels comme un centre de recherche sur le cancer d’un milliard de dollars à Brisbane. Il met en lumière la menace sur le Victoria Park Barrambin (Barrambin étant le nom indigène du parc) à Brisbane, ce poumon vert abritant 2000 arbres centenaires et des animaux (28 espèces protégées) sur lequel le CIO et le gouvernement australien prévoient de construire deux stades : « Ils vont bétonner 70% de cet espace qu’on devrait préserver pour les générations futures, il n’en restera rien. Le CIO ne respecte pas sa parole de ne pas construire de nouveaux stades. » Il implore le CIO d’intervenir auprès du gouvernement australien pour préserver ce parc : « Il a ce pouvoir, il suffit d’un coup de fil de la présidente Kirsty CoventryC’est le langage de la nature qui doit être respecté, ce n’est pas celui de l’argent qui doit dire ce qu’on doit faire avec notre espace vert. »

 

« Nous sommes ici pour la terre, pour la préservation »

L’aînée pour le Climat, Elisabeth Stern, explique sa présence par l’opposition à l’abattage d’arbres qu’elle considère comme un crime au regard de l’Accord de Paris. Elle s’inquiète également des atteintes aux droits humains et des conséquences des Jeux, notamment en prévision des Jeux d’hiver de 2038 en Suisse, souhaitant éviter un scénario similaire à celui de Brisbane, scénario qui se répète partout. Alors que le conseil fédéral va engager 200 millions de francs suisses pour la candidature de la Suisse pour 2038, elle demande au responsable des sports du Conseil Fédéral qui est lié au lobby de l’industrie des combustibles fossiles de démissionner pour laisser la place à quelqu’un qui n’est pas lié aux combustibles fossiles.

L’annécien Anthony Barratin dénonce quant à lui l’impréparation des porteurs du projet Alpes 2030 : « Un projet porté par les politiques et non pas par les sportifs, ni les citoyens qui n’ont jamais été consultés. » Il rejette l’idée de jeux durables en raison des déplacements massifs de personnes et de l’extension des sites d’épreuves et dénonce « les intérêts privés colossaux qui ne servent pas les communautés montagnardes ». Enfin, le briançonnais Stéphane Faure-Brac du collectif citoyen JOP2030 et du CAOJOP qui se présente comme opposant aux « JO de l’horreur » souligne le contraste entre les préceptes du CIO (rapprochement des peuples, adaptation des Jeux au territoire) et la réalité de ses actions.

Interview réalisées par S.Laravie

Stéphane Faure-Brac et John Moorhead[

Peter Valepyn Australien

Le CIO ouvre ses portes à cinq personnes sur la quinzaine présente

A l’issue de ces prises de paroles sur l’esplanade du siège social faites en l’absence de représentants du CIO, cinq personnes, mais pas la presse, seront autorisées à pénétrer dans l’antre olympique. Elles ne seront pas reçues par la présidente du CIO comme elles le souhaitaient étant donné l’importance des sujets dont elles voulaient discuter avec le CIO. Mais par Michaël Noyelle le responsable des relations presse « avare de ses mots » qui les a accueillies sur le perron, Christian Klaue, le directeur de la communication (ancien journaliste) qui « a parlé 95% du temps », et une troisième personne « qui n’a absolument rien dit », nous confiera Stéphane Faure-Brac. Il a fait partie des cinq personnes reçues avec Peter et Tanya Valepyn pour l’Australie, John Moorhead et Elisabeth Stern pour la Suisse. Concernant la presse qui était persona non grata, l’attaché de presse Michaël Noyelle aura cette phrase lunaire : « Everybody’s free to speak to the media after the meeting » (chacun est libre de parler aux medias après le meeting). Encore heureux !

© S. Laravie – Les portes du CIO s’ouvrent pour 5 citoyens

 

Une position absolutiste du CIO qui se défausse de ses responsabilités

© S. Laravie – la photo de « famille » de façade avec les représentants du CIO

La discussion durera environ une heure : « une discussion qui n’en était pas une » aux dires des délégations reçues. Après la photo de « famille » pour la façade, les cinq nous ont confié leur frustration et même leur désarroi face à ce qu’ils ont qualifié de « dialogue de sourds », nous rapportant que les représentants du CIO ont répété un discours tout fait sur la « magie des Jeux Olympiques » et adopté des positions « absolutistes ». Si le CIO se donne le rôle de fixer un cadre, il se défausse complètement de ses responsabilités, responsabilité des impacts des JOP qu’il renvoie, toute honte bue, aux gouvernements des pays hôtes, « alors que le CIO est responsable de tout », ce que Stéphane Faure-Brac n’a pas manqué de démontrer à Messieurs Klaue et Noyelle lors de l’échange en ces termes : « qui est-ce qui a choisi la France en sachant qu’il n’y avait que 5 ans pour préparer les jeux ? C’est quand même vous. Qui impose des garanties intenables dans un contrat hôte ? C’est quand même vous. Dans ces conditions-là, sur 5 ans avec des garanties comme celles-là, comment voulez-vous que ce ne soit pas dérégulé partout et que ça ne déconne pas plein pot ? » Il a utilisé l’analogie du « bébé », déclarant : « Vous avez un bébé que vous confiez au pays hôte, c’est votre façon de faire. Par contre quand on confie un bébé à faire grandir par quelqu’un d’autre, on le suit de près, on ne reste pas perchés dans sa tour d’ivoire. Sinon le problème c’est que le bébé est peut-être mal élevé. Si la famille d’accueil fait n’importe quoi, le bébé devient un monstreC’est clairement ce qui est en train de se passer sur les Alpes 2030 et c’est ce qui s’est toujours passé pour les autres jeux. » Ne supportant pas de les entendre se défausser et oser dire qu’ils n’avaient pas le pouvoir d’imposer quoi que ce soit, il a conclu en pointant du doigt les trois représentants du CIO, leur disant que « c’était bien eux la racine profonde du mal et que c’était eux qui laissaient leur bébé devenir un monstre sans broncher. Et le pire dans tout ça c’est que pour engraisser votre bon gros bébé, c’est l’avenir de tous nos enfants qui est explosé. Est-ce que ça correspond aux préceptes de l’olympisme ? » Les représentants du CIO n’ont pas répondu.

« Nous ne sommes responsables de rien », c’est ce que les opposants auront donc le plus entendu de la bouche des représentants CIO durant cette heure d’entretien. « La vraie devise du CIO c’est « nous ne sommes pas responsables », ironise Delphine Larat du Collectif Citoyen JOP2030. « Le CIO organise son irresponsabilité, mais c’est bien le CIO qui est responsable du système qui engendre ça, c’est le CIO qui est dans tous les organes de validation ». Elle ajoute : « C’est le CIO qui valide, qui choisit, mais ce n’est jamais lui qui est responsable ». Un peu comme un enfant pris la main dans le sac qui accuse les autres ou comme un adulte manipulateur…

 

© S. Laravie – De gauche à droite : Peter Valepyn, Christian Klaue du CIO et John Moorhead

 

© S. Laravie    Michèle Blasakis, à droite , se présente comme une altermondialiste de la première heure.

Venue de Grasse dans les Alpes Maritimes, cette militante d’ATTAC 06 s’oppose à la participation des villes de son département aux Jeux Olympiques d’hiver 2030 qu’elle juge « totalement déplacés » en raison du dérèglement climatique. Elle cite des conséquences visibles telles que le manque d’eau et le « surtourisme » qui fait monter artificiellement les prix de l’immobilier, forçant les travailleurs à migrer vers l’arrière-pays, comme en montagne.

 

[1] lire https://librinfo74.fr/les-portes-du-cio-restent-deliberement-fermees-aux-elus-nationaux-et-regionaux/

[2] How to change the world without leaving your couch de John Moorhead-Guinea

Auteur: librinfo74

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