« Il faut de toute urgence réorganiser l’économie », entretien avec Dominique Bourg

Après l’été extrêmement caniculaire que nous venons de passer, nous avons voulu interroger le philosophe et spécialiste franco-suisse de l’environnement Dominique Bourg, pour faire le point avec lui sur notre trajectoire en matière de changement climatique et sur les réformes à mettre en œuvre d’urgence pour répondre aux immenses enjeux actuels en termes de climat et de démocratie :

Dominique Bourg à Annecy le 6 novembre 2025 ©Benjamin Joyeux

– Librinfo : Après l’été que nous venons de passer, nous voulions faire le point avec vous sur la réalité désormais observable par tous du changement climatique en 2026 avec ce qui était prévu par les scientifiques et ce qui nous attend. Pour répondre au fameux « qui aurait pu prévoir ? » du Président Macron.

– Dominique Bourg : « Alors oui vraiment Macron et l’ensemble de la droite, on a vraiment l’impression qu’ils veulent tous nous faire mourir. La droite d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle des Trente Glorieuses. Il ne reste peut-être que Dominique de Villepin qui appartient encore à ce monde-là. Tous sont devenus plus ou moins « fascistes ». Des Macronistes jusqu’à Zemmour, on est sur une forme de continuité. Avec un point commun, c’est-à-dire continuer le système industriel tel qu’on le connaît, en exploitant tout et en considérant qu’il n’y a pas de problème. Et comme beaucoup de gens n’en veulent plus, et bien il faut un Etat de plus en plus autoritaire. Ils sont en train de le faire. Bien sûr, il y a des écarts entre Zemmour et Macron.

En fait, dès le début de son premier mandat, Emmanuel Macron a commencé à détruire le droit de l’environnement. Il a toujours eu un discours contradictoire sur l’environnement avec des annonces plutôt sympathiques jusqu’au moment de la campagne pour sa réélection : « Mon deuxième quinquennat sera écologique, ou ne sera pas ! » Mais son discours et ses actions n’ont rien à voir.

Librinfo : C’est tout de même sous Emmanuel Macron qu’a été mis en place le Fonds vert[1], même s’ils viennent de le diminuer, non ?

– D.B. :  Il y a de temps en temps des choses qui sont faites, effectivement. Jusqu’à une date récente, Macron n’était plutôt pas dans les derniers sur le plan international pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais sans se doter de moyens sur le plan intérieur. Il y a quand même eu deux ou trois petites choses en effet. Ce n’est pas Donald Trump, ou ce n’est pas ce que ferait le Rassemblement national ou encore Eric Zemmour. C’est « moins pire », mais on est quand même dans le pire.  

Car il y a des choses très importantes à bien avoir en tête sur le plan scientifique. Déjà premièrement, contrairement à ce que l’on nous dit dans les médias, on n’est pas du tout dans une exception cette année. On est dans une continuité, avec un rythme de réchauffement qui s’accélère. On est passé il y a vingt ans de deux dixièmes de degrés par décade à trois dixième et quatre centièmes de hausse par décade de la température moyenne sur Terre, ce qui est extrêmement rapide. 

Ça veut dire que les +1,5 C° au plus tard, c’est en 2030. Ça ira peut-être plus vite : l’an prochain, on aura une année plus chaude que celle qu’on vient de connaître, parce qu’il y a un phénomène El Nino totalement hors norme qui commence. Et puis, on aura déjà des années à + 2 C°, peut-être même dans la première moitié des années 2040. Et là, ça devient relativement inassumable. On n’est donc pas du tout sur une « exception » mais sur une pente ascendante en termes de température et en termes de violence des événements météorologiques extrêmes.

Beaucoup de monde ont fait cet été la comparaison avec la sécheresse de 1976. Ça n’a pas tellement de sens. D’une part, ça a été très largement dépassé, mais surtout, la structuration de la sécheresse n’est pas du tout la même : 1976, c’était une sécheresse absolument extraordinaire, avec très peu de chance d’arriver. Il y avait eu un déficit d’eau dès l’hiver, puis un printemps très peu pluvieux. Et c’est ça qui avait occasionné cette sécheresse hors norme.

Or là, nous sommes sur un régime climatique qui a complètement changé, avec désormais, pour l’Europe, des hivers qui sont très pluvieux et des étés qui le sont très peu, avec une chaleur accrue : on a eu 70 jours au-dessus des moyennes saisonnières des dernières années, avec quatre à cinq vagues de chaleur plus accentuées. Il y a un effet d’évapotranspiration, avec des sols qui ont de plus en plus de difficultés à retenir l’humidité (c’est la 6e limite planétaire). C’est une sécheresse qui est causée par la chaleur beaucoup plus que par le manque de pluie. C’est vraiment très important, parce qu’on va avoir des sécheresses de ce type-là qui vont devenir chroniques, structurantes du climat actuel.

Autre chose, on a des pertes de production alimentaire qui vont de 20 à 30 % pour les grandes cultures. Peut-être un peu plus pour le maïs. Pour la betterave, pour la pomme de terre, pour le maraîchage, on a des pertes encore plus élevées. On aura des sols qui vont récupérer vers la mi-décembre. Il y aura donc des problèmes pour les semis de l’année prochaine. Et donc comme ça concerne tout l’hémisphère nord, on aura probablement un défaut général de production alimentaire.

S’y ajoute la quasi-certitude que le El Nino[2] qui arrive est extrêmement puissant, n’ayant rien à voir avec tout ce qu’on a connu. Le plus puissant qu’on a répertorié datait de 1877[3]. Or, à l’époque, il avait fait 51 millions de morts par famine. Avec évidemment une population mondiale de moins de 2 milliards.

– Librinfo : Mais théoriquement, le phénomène El Nino n’est pas censé toucher l’Europe directement. Celui-ci aura un impact sur notre continent ?

-D.B. :  Un El Nino classique en effet ne touche pas l’Europe. En revanche, il impacte très directement la température planétaire moyenne. Nous savons qu’avec un El Nino très puissant, avec des mouvements de surface très chauds,  nous aurons une année 2027 plus chaude encore que l’année 2026. En ce sens-là, oui ça va nous affecter en Europe. Et le déficit alimentaire au Nord dont j’ai parlé, il va être suivi par un déficit alimentaire beaucoup plus important au Sud. Ainsi nous risquons bien d’avoir une année 2027 aux tensions alimentaires mondiales très fortes, avec sans doute des émeutes de la faim. Et nous n’en sommes qu’au début.

– Librinfo : L’objectif de l’Accord de Paris sur le climat signé en 2015, pour « limiter l’augmentation de la température à 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels »[4] est donc aujourd’hui définitivement inatteignable ? Où y a-t-il encore une possibilité d’y arriver?

– D.B. : Avec l’extrême droite au pouvoir désormais un peu partout, avec une droite qui en est désormais très proche, avec Donald Trump, avec les guerres qui se multiplient, avec Vladimir Poutine… même l’Europe semble en faire moins que la Chine en matière de réduction des gaz à effet de serre, avec l’importance actuelle de l’extrême droite au Parlement européen notamment. Donc oui, on fonce vers les 2 degrés d’augmentation, bien loin de l’objectif principal de l’Accord de Paris.

– Librinfo : Quels sont les autres effets de l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère responsables du changement climatique ?

– D.B. : Il faut d’abord avoir en tête que ce qui détruit la planète, ce n’est pas simplement l’énergie carbonée. C’est surtout la masse d’objets que l’on produit, la masse de services que l’on sollicite et la masse et l’étendue d’infrastructures que l’on aménage sans cesse. Tout ça constitue le moteur de la croissance. Si on ne revient pas là-dessus et qu’on ne change pas la structuration de nos économies, on n’a aucune espèce de possibilité de s’en sortir. On pourrait alors arriver à + 3 degrés, et là des scénarios disent que nous aurions alors 4 milliards de morts et 50% du PIB en moins. Ce sont des scénarios très sérieux, comme celui de Planetary Solvency[5], paru en janvier 2025 et conduit par un institut international d’actuaires[6] (qui ne sont pas des « gauchistes ») ou encore ceux d’une université comme Exeter, réputée pour ces sciences environnementales. Il y a également de jeunes économistes talentueux, comme Adrien Billal et Diego Känzig[7], qui vont dans le même sens.

Et on a vu arriver les premiers mégafeux en France. Certes ce n’était pas de l’ampleur de ceux de l’Australie. Je rappelle qu’en 2019-2020, un méga-feu y avait brûlé en un mois l’équivalent de la moitié de la superficie de la France métropolitaine[8] et avait tué un milliard d’animaux, mammifères, reptiles et oiseaux. On va avoir et on a déjà dans nos forêts des stress hydriques dus la sécheresse de façon récurrente et elles vont avoir beaucoup de mal à résister. Le seul moyen de les faire résister, c’est, évidemment, d’avoir des forêts à minima jardinées, si ce n’est en libre évolution. La plus grande fonction d’une forêt, c’est de maintenir une biomasse et de l’humidité.

C’est en gardant son humidité qu’une forêt résiste. Donc si on a surtout des forêts mono-spécifiques, avec des arbres du même âge, et si, en plus, tout a été enlevé au sol, ça crame comme des allumettes. On a expérimenté avec l’incendie des Landes que ce qui ralentissait le plus le feu, c’était la présence d’un rideau de feuillus à la fin des pins. L’idée d’une France en 2050 avec juste des résidus forestiers, ce n’est malheureusement pas impossible.

Et ce serait également une France sans animaux d’élevage. Tout simplement parce que nos animaux domestiques ont tous été domestiqués dans des zones tempérées. Une vache, son cahier des charges, c’est entre – 15 et 25 degrés. Au-delà de 25°C, elle a trop chaud. En plus, les vaches sont originellement des animaux forestiers pas du tout faits pour vivre en plein soleil. Si on continue comme ça, en plus de tout le reste, il n’y aura donc plus d’animaux d’élevage.

– Librinfo : Le tableau que vous dressez est vraiment sombre. Face à ce constat, peut-on encore croire en la politique et en notre possibilité d’agir collectivement ? « Que faire », comme dirait l’autre?

– D.B. : Oui le tableau est sombre, et malheureusement nous avons des crétins au pouvoir et des médias qui sont organisés pour abrutir les gens. Des médias possédés aujourd’hui par des milliardaires se comportant comme des « racailles » et nous poussant collectivement vers la mort. L’argent crée en fait une hubris, et je ne sais pas ce qu’il y a dans la tête de ces gens (et je n’ai pas trop envie de le savoir) mais ils devraient être emprisonnés et leur argent devenir public.

Face à cela, il faut de toute urgence réorganiser l’économie et reprendre le pouvoir sur la monnaie. Il faut que le capital public redevienne important par rapport au capital privé, avec la nécessité d’une pression fiscale sur la fortune maximale. Il faut totalement réorganiser l’industrie pour fabriquer des voitures beaucoup plus légères et consommant beaucoup moins. Il faut évidemment en finir avec l’agro-industrie qui nous tue et contraindre à l’agroécologie pour permettre à des jeunes de pouvoir bien plus facilement s’installer, etc. Il faut restructurer la société et pour cela nous avons besoin d’un Etat fort qui intervienne davantage.

Il faut évidemment mettre fin à toutes ces cultures monospécifiques d’arbres avec des coupes claires. Le plan Macron d’un milliard d’arbres, ou on remplace des vraies forêts avec des essences différentes, pour remettre des plantations en monoculture destinées à des pellets, c’est d’une stupidité sans nom.

Donc il faut d’urgence une politique de réensauvagement, de reforestation et d’agro-écologie. Si on ne bascule pas de civilisation, on va tout simplement mourir.

– Librinfo : Vous avez utilisé le mot « contraindre ». Est-ce que ce changement de modèle urgent et nécessaire que vous appelez de vos vœux reste compatible avec la démocratie ?

– D.B. : Je suis et je reste toujours défenseur des droits humains. Et oui, l’urgence écologique est parfaitement compatible avec la démocratie. En revanche, elle n’est pas compatible avec des médias possédés par des milliardaires. Une des priorités, c’est donc également de disposer d’un service public de l’information faisant vraiment son travail.

Il y a un domaine où, en revanche, la liberté ne peut plus du tout être sans limite, alors que c’est le cœur de l’héritage bourgeois de la Révolution française, c’est la liberté de produire et la liberté de commercer. Elles ne doivent plus être absolues car elles nous détruisent. Donc la liberté de penser, la liberté de culte, la liberté de réunion, elles doivent rester sacrées, mais pas la liberté de produire et la liberté de commercer qui doivent être encadrées par l’État.

Il ne faut pas que l’État se mette à tout gérer, ça ne marche pas, on l’a vu et on le sait. Mais il faut que les cadres soient beaucoup plus fermes. Il ne faut pas oublier qu’il y a un domaine dans lequel notre civilisation garde comme principe cardinal « je nuis à autrui », c’est l’économie et la concurrence.

– Librinfo : Que pensez-vous notamment de cette proposition qui a été mise sur la table par Jean-Luc Mélenchon dans le cadre de la présidentielle de « biorégions » calquées sur les bassins versants et en charge de la bifurcation écologique ?

Ces biorégions, c’est très bien dans le sens où cela montre aux gens qu’il va falloir opérer des changements importants. Mais il ne suffit pas de créer des biorégions. Il faut vraiment qu’il y ait une gestion de l’eau impérative à ce niveau-là, etc. L’Etat ne va pas tout faire. Il doit simplement veiller à ce que les objectifs généraux soient remplis. Moi, je suis pour un Etat stratège fort, qui donne un véritable cadre à l’action. Les initiatives restent privées mais elles doivent se conformer à ce cadre. L’Etat donnera des objectifs. A chacun sur les territoires de trouver les moyens de pouvoir les réaliser. Et il les donnera en cohérence avec les objectifs internationaux comme l’accord de Paris.

– Librinfo : Et l’Europe, dans tout ça ?

L’Europe, c’est très compliqué car il ne faut pas en sortir mais il faut jouer un jeu fin pour retrouver de la puissance d’agir à l’intérieur de règles européennes qui sont actuellement néolibérales et anti-écolos.

– Librinfo : que faire pour la présidentielle de 2027 ?

Tout ce que je peux dire c’est qu’il faut tout faire pour que la gauche et l’écologie soient présentes au second tour et essayer de se battre pour cela. Là, il y a une dynamique Mélenchon, avec une bonne partie de la jeunesse derrière lui. L’institut La Boétie fait par ailleurs du très bon travail. Ce n’est vraiment pas la peine d’essayer d’aller contre ça. Même si je ne suis pas un fan de la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, et que j’ai par ailleurs des appréhensions sur le fonctionnement de la France Insoumise, le programme est intéressant et va dans le bon sens.

Propos recueillis pour Librinfo par Benjamin Joyeux le 28 août 2026.

* Dominique Bourg, philosophe franco-suisse et professeur honoraire de l’université de Lausanne, est spécialiste des questions environnementales. Il est auteur de nombreux ouvrages, dont dernièrement Les droits de la nature Vs les droits de l’environnement, ouvrage collectif publié aux éditions Frémaux[9].

[1] Voir https://www.ecologie.gouv.fr/fonds-vert

[2] Lire notamment https://www.fao.org/el-nino/fr

[3] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Famine_de_1876_à_1878

[4] Lire https://unfccc.int/fr/a-propos-des-ndcs/l-accord-de-paris

[5] https://actuaries.org.uk/news-and-media-releases/news-articles/2025/jan/16-jan-25-planetary-solvency-finding-our-balance-with-nature/

[6] Un actuaire est un expert de l’évaluation, de la modélisation et de la gestion des risques issu d’une formation en mathématiques appliquées. Les actuaires exercent une grande variété de métiers dans de nombreux secteurs d’activité tels que l’assurance, les mutuelles, la prévoyance, les retraites, le contrôle, la banque et la gestion d’actifs, l’industrie, le conseil, l’audit, la recherche académique, etc.

[7] Lire https://cdurable.info/adrien-bilal-montre-que-les-effets-du-dereglement-climatique-sur-leconomie-sont-bien-plus-importants-quon-ne-le-pensait/

[8] Lire à ce propos l’article de nos confrères de La Relève et la Peste : https://lareleveetlapeste.fr/en-australie-quatre-ans-apres-les-mega-feux-la-faune-renait-de-ses-cendres/

[9] https://www.fremeaux.com/fr/7977-les-droits-de-la-nature-vs-les-droits-de-l-environnement-9782382834350-fal3435.html

Auteur: librinfo74

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