En montagne comme ailleurs, conversion ou disparition

Posted By librinfo74 on 16 Juin 2022 in Environnement, Local, Reportage | 0 comments

Si le changement climatique et la disparition de la biodiversité font désormais régulièrement la une des journaux, ils ne provoquent toujours pas de bifurcation écologique radicale de notre système économique. C’est le cas en particulier dans nos montagnes alpines, où le modèle touristique fondé sur le tout ski continue de dominer malgré son énorme impact environnemental. Mais les choses bougent du côté de la société civile et les associations s’organisent. Ainsi des collectifs « Fier Aravis » et « Protégeons la Joyère » qui organisaient ce 14 juin une soirée « L’appel de la montagne à la conversion » autour du célèbre astrophysicien Aurélien Barrau.

Aurélien Barrau aux côtés d’Alain Boulogne © Benjamin Joyeux

Mardi soir, l’espace Grand-Bo au Grand-Bornand, célèbre village-station du massif des Aravis, se remplit progressivement dès 19h30 et les 455 fauteuils du grand amphithéâtre sont rapidement tous occupés.


La raison de cette affluence ? La venue du célèbre astrophysicien grenoblois Aurélien Barrau, plus connu du grand public en tant que militant écologiste martelant sans cesse, depuis plusieurs années, l’urgence de changer de modèle civilisationnel. Il est accompagné d’Alain Boulogne, ancien maire des Gets et vice-président de la CIPRA[1], fort de son expérience d’élu local et d’acteur associatif au service de la transition dans les territoires alpins.

Nathanaël, qui prend place au deuxième rang, venu exprès depuis Valleiry à plus de 60 km du Grand-Bornand, explique la raison de sa présence ce soir : « Je trouve très inspirant ce que dit Aurélien Barrau car il remet les choses en perspective et la place de l’être humain dans son environnement. Il nomme les faits tels qu’ils sont et tu vois alors le monde avec de nouveaux yeux, comme dans ses cours de cosmologie. »

Peu après 20h, la conférence est introduite par l’animateur de la soirée, le commentateur sportif annécien Alban Gobert. Celui-ci explique quand et pourquoi ont été créés les deux collectifs à l’origine de la conférence, « Protégeons la Joyère »[2] et « Fier Aravis »[3], nés en 2019 contre les projets alors prévus de Clubs Med au Grand-Bornand et dans la station voisine de La Clusaz[4].

Suite à la réussite de leur mobilisation, les collectifs se retrouveront également rassemblés sous la bannière de « Sauvons Beauregard »[5] pour freiner le projet de construction d’une cinquième retenue collinaire à la Clusaz, sur le site naturel exceptionnel du Bois de la Colombière. Mobilisation pour l’instant réussie puisque les travaux initialement prévus ont été repoussés[6].

De gauche à droite, Alban Gobert, Aurélien Barrau et Alain Boulogne © Benjamin Joyeux

Pour lancer les intervenants, une courte vidéo de 3 min est projetée sur grand écran, une intervention de l’océanographe Jacques Piccard en 1972 à la télévision suisse romande[7] et qui annonce pour les années 2030, reprenant notamment les données du fameux Club de Rome, une chute brutale des 2/3 de la population mondiale.

« continuer à l’identique n’est pas envisageable »

Le ton est donné, permettant ensuite à Aurélien Barrau de dérouler pendant 45 minutes sa démonstration scientifique implacable quant à l’état catastrophique du vivant sur l’ensemble de la planète en cette année 2022. L’astrophysicien indique d’emblée qu’il n’a absolument pas la prétention d’expliquer aux personnes présentes dans la salle « comment habiter la montagne », lui qui est citadin, mais de démontrer que face à la difficulté de la situation actuelle, il y a une chose très simple à comprendre, c’est que : « continuer à l’identique n’est pas envisageable ». Et d’enchaîner sur les derniers chiffres scientifiques de l’état catastrophique du système Terre : l’observatoire de Hawaï qui vient de mesurer un niveau de dioxyde de carbone dans l’atmosphère de plus de 420 ppm (partie par million), inédit depuis 4 millions d’années[8], les 2/3 des populations d’insectes disparus en une seule décennie, les 800 00 personnes qui meurent chaque année en Europe à cause de la pollution, etc. 


« Les humains représentent 0,01 % des espèces vivantes mais sont à
l’origine de 80% des morts. »

Pour Aurélien Barrau, il s’agit « d’une guerre totale contre la vie », sachant que c’est bien l’expansionnisme humain la première cause de la baisse de la vie sur Terre et non le changement climatique. Ce n’est donc pas une « crise » que l’on pourra résoudre par une solution « technique » mais une « catastrophe planétaire » qui nous invite à repenser tout notre système de valeurs et « ce qui compte vraiment pour nous ».

Le scientifique insiste sur la nécessité d’arrêter de croire en la technologie qui pourra nous sauver de la croissance infinie sur une planète finie. Sa démonstration repose en fait sur deux axes incontestables : « l’état actuel du monde n’est pas scientifiquement tenable ». Et le serait-il d’ailleurs, « cette disneylandisation du monde est-elle désirable ? », M. Barrau prenant l’exemple d’Ellon Musk « l’homme le plus nuisible actuellement sur Terre », qui envoie « une bagnole dans l’espace ». 

Allons-nous périr dans une dernière éjaculation nihiliste  ?

Le choix réel est finalement entre « construire tout autre chose » ou périr après ce qu’il nomme de façon provocatrice « une dernière éjaculation nihiliste » de notre civilisation à bout de souffle. Aurélien Barrau termine son propos en rappelant que depuis le début de son intervention, soit en 45 minutes, 400 enfants et 157 millions d’animaux sont morts, 3000 hectares de forêts ont été rasés et « notre machine de destruction massive ne cesse de tourner à plein régime ». 

Alain Boulogne le 14 juin 2022 ©Benjamin Joyeux 

Alain Boulogne, un élu qui veut « penser global mais agir local.

Difficile de rebondir après un tel constat, mais Alain Boulogne relève le défi, soulignant d’abord la nécessité permanente « de penser global mais d’agir local », ce que lui-même a tenté de faire lors de son expérience de maire du village station des Gets entre 2001 et 2008.

Présentant son « projet village » qui s’étendait entre 2003 et 2013, l’ancien élu expose sa volonté d’alors « de ne pas subir le marché », cherchant notamment davantage à réhabiliter qu’à construire. Il rappelle notamment qu’en Autriche, les stations alpines font à peu près le même chiffre d’affaires que les stations françaises avec cinq fois moins de lits. 

Créer un véritable conservatoire de la montagne sur le modèle du conservatoire du littoral 

Alain Boulogne rappelle également que l’acheminement des touristes dans les stations représente les ¾ de leurs gaz à effet de serre. Pour lui, les élu.e.s des stations de montagne ont beaucoup trop tendance à être des « yes men » des permis de construire, utilisant ces derniers comme monnaie d’échange électorale. L’Etat français joue un rôle trouble dans tout cela, ayant vidé la loi montagne de son utilité réelle, en n’ayant pas créé un « véritable conservatoire de la montagne sur le modèle du conservatoire du littoral ». Et les stations de continuer à consacrer 9 euros sur 10 aux remontées mécaniques.

Pour le vice-président de la CIPRA, il s’agit donc d’urgence de retrouver le « GBS, le gros bon sens des montagnards » en comprenant enfin que la diversification ne peut pas être uniquement touristique, esquissant à l’écran quelques pistes de solutions.

S’en suivent des questions, échanges et témoignages passionnés depuis la salle pendant une bonne heure de temps. Deux candidates de la Nupes en provenance d’Annecy, Anne-Valérie Duval et Loris Fontana, qualifiées pour le second tour des législatives dimanche prochain, sont présentes, de même que nombre de représentants d’associations, d’élu.e.s locaux et de militants, dont une représente d’Extinction Rebellion qui rappelle la prochaine mobilisation importante prévue contre l’artificialisation des montagnes à La Clusaz les 24 et 25 juin prochains[9].

Évidemment l’ensemble des personnes présentes à la conférence semblaient d’ores et déjà presque toutes convaincues de l’urgence de la transition écologique, dans nos montagnes comme partout ailleurs. Cette soirée leur aura permis néanmoins de s’informer sur tout un tas de chiffres et de faits scientifiques rarement exposés avec clarté dans les médias, si ce n’est rapidement entre deux publicités. Des informations très utiles pour revigorer la mobilisation autour d’une autre montagne possible.

Alors rendez-vous à la Clusaz dès le 24 juin et dans les urnes ce dimanche !

Benjamin Joyeux 

[1] Commission Internationale de Protection des Alpes, voir https://www.cipra.org/fr

[2] https://protegeons-la-joyere.fr/

[3] https://www.facebook.com/collectiffieraravis/

[4] Lire notamment https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/10/21/la-montagne-se-rebiffe-contre-le-club-med_6056818_3234.html

[5] https://www.facebook.com/sauvonsbeauregard/

[6] Lire notamment https://www.nouvelobs.com/societe/20220428.OBS57774/un-projet-de-retenue-d-eau-dechire-la-clusaz-c-est-l-exemple-de-tout-ce-qu-on-ne-doit-plus-faire.html

[7] Voir la vidéo ici https://www.facebook.com/watch/?v=3573018256108890

[8] Lire notamment https://www.futura-sciences.com/planete/breves/rechauffement-climatique-il-ny-jamais-eu-autant-co2-atmosphere-depuis-4-millions-annees-6655/#xtor%3DAL-80-1%5BACTU%5D-6655%5BIl-n-y-a-jamais-eu-autant-de-CO2-dans-l-atmosphere-depuis-4-millions-d-annees–%5D

[9] Voir https://www.facebook.com/XRAnnecy/posts/1117873952109717

Auteur: librinfo74

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