Chantier de l’A412 dans le Chablais : passage en force et droit de travers

Alors que les premières pelleteuses et tronçonneuses s’activent sur le tracé de la future autoroute A412 devant relier Machilly à Thonon-les-Bains, la tension monte d’un cran dans le Chablais. Face à la détermination d’un certain nombre d’habitants, aidés par des paysans locaux et des militants écologistes, l’État et le concessionnaire privé semblent privilégier la manière forte : intimidation systématique, enchaînement des gardes à vue et respect aléatoire des procédures légales. Ce lundi, c’est le célèbre militant défenseur des arbres Thomas Brail, venu sur place soutenir les opposants au chantier, qui en a fait les frais. Mais il n’est pas le seul. Témoignages et récit des derniers jours sur un chantier plus que jamais contesté :

Samedi 19 septembre en fin de matinée, au milieu des bois de Mésinges, invisibles depuis la route, des ouvriers s’activent autour d’une pelle abatteuse. Autour d’eux, un cordon de gendarmes empêche la quinzaine de personnes présentes, essentiellement des habitants des environs, de s’approcher.

La pelle abatteuse tourne à plein régime, coupant des dizaines d’arbres à mi-tronc sans autre forme de procès, à proximité d’opposants très remontés par ces coupes franches ne faisant pas dans la dentelle.

Pelle abatteuse à Mésinges le 19 sept. 2026 ©Camille Content

Une répression tous azimuts

Les forces de l’ordre sur place semblent, elles, particulièrement nerveuses, tant les derniers jours se sont avérés tendus, avec des opposants se hissant sur les machines pour forcer les ouvriers à arrêter les travaux. Tant et si bien que les gardes-à-vue (GAV) se sont multipliées. Au 18 septembre, 12 personnes avaient d’ores et déjà subi une garde-à-vue. Des gens de tous âges et de toutes conditions, chablaisiens ou de passage, retraitée, musicien, maraîcher, etc.

Une jeune maman a ainsi transmis son témoignage de GAV à des membres du collectif Stop A412[1], groupe hyperactif depuis que le 28 août dernier, le nouveau préfet de Haute-Savoie Jérôme Bonet a signé l’autorisation environnementale pour lancer les travaux de l’A412 :

« Sensible depuis mon enfance à la cause environnementale je ne peux rester silencieuse face à l’effondrement du vivant. Je ne peux plus regarder sans agir. J’ai deux filles dont une petite de deux ans que j’allaite. Malgré cela, pendant 19h, j’ai été enfermée en cellule dans l’obscurité à dormir sur un bloc de béton avec des toilettes turques sales. Je n’ai même pas osé faire pipi. J’ai dû retirer toutes mes affaires jusqu’à mes lunettes de vue alors que j’ai une forte myopie. C’était humiliant, j’ai perdu tous mes repères. J’ai eu le droit en dix-neuf heures à 3 pauses en étant menottée à un mur. Je me suis sentie grande délinquante alors que mon seul but est de sauver le vivant, ce sacré qu’il nous reste encore. Lundi, j’étais de retour sur le terrain parmi les opposants. Je garde espoir. »

Sans conteste une dangereuse écoterroriste qui méritait bien de rester enfermée dans le noir 19h d’affilées.

Malheureusement, cet engrenage répressif semble être devenu la norme sur les grands chantiers routiers, comme celui de l’A69 entre Toulouse et Castres[2], et plus proche de nous le chantier de contournement de la RN 88 en Haute-Loire, fief de Laurent Wauquiez[3].

Le dernier épisode de cette intense répression autour de l’A412 a eu lieu ce lundi matin avec l’interpellation immédiate et le placement en garde à vue de Thomas Brail, fondateur du Groupe National de Surveillance des Arbres (GNSA). Présent dans le Chablais pour documenter le début du défrichement et tenter de protéger les arbres ciblés par les abatteuses d’AMEDEA, la filiale d’Eiffage en charge du chantier, le militant a été immédiatement embarqué sans ménagement par les forces de l’ordre[4].

Pourtant dans toute cette histoire, le respect du droit n’est visiblement pas du côté des garants de l’ordre public.

Droit de propriété et droit de l’environnement bafoués

Ce samedi matin, parmi les personnes présentes autour du chantier, il y a Georges, le propriétaire de la parcelle sur laquelle s’active alors la pelle abatteuse. Celui-ci est formel : il n’a reçu aucune notification d’expropriation concernant son terrain, et donc les travaux qui y débutent ce matin ne respectent pas les procédures.

Il n’est visiblement pas le seul, car depuis plusieurs jours, plusieurs propriétaires fonciers locaux se plaignent de la même chose. Le chantier avance et leurs parcelles sont défrichées sans même attendre la clôture des procédures d’expropriation, en violation flagrante de leur droit de propriété, pourtant sacré en droit français. Plusieurs agriculteurs locaux dénoncent par ailleurs l’imposition de prix dérisoires au mètre carré et un mépris flagrant des contours de leurs parcelles, menaçant la viabilité économique de leur ferme.

Polémique entre des habitants, un ouvrier et les forces de l’ordre à Mésinges le 19.09.2026 ©Camille Content

Quant au droit de l’environnement, il n’est pas mieux traité dans ce dossier : la méthode d’abattage des arbres, que l’on voit être mutilés sans ménagement ce samedi, semble contraire aux prescriptions environnementales habituelles, et notamment au Code forestier (art. L. 163-8)[5].

Sachant que l’autorisation environnementale, signée pour ce projet d’A412, impose en plus des mesures strictes pour la protection de la biodiversité, dont l’obligation d’abattre et de débroussailler uniquement en présence d’un écologue de chantier sur le terrain[6]. Or ce samedi à Mésinges, pas l’ombre d’un écologue en vue.

La bataille juridique s’intensifie

Toutes ces atteintes flagrantes à la législation pour un chantier qui se voulait exemplaire en matière environnementale[7] font désordre, et le passage en force risque bien de finir par se retourner contre les autorités et AMEDEA. 21 organisations (dont FNE Auvergne-Rhône-Alpes et Haute-Savoie, la LPO, les Amis de la Terre, ATTAC, l’ACPAT, la Confédération paysanne, etc.) et 40 riverains ont saisi la justice ce lundi pour tenter de suspendre les travaux[8]. Des élus locaux et nationaux agissent également de leur côté sur le plan judiciaire pour tenter de faire constater le non-respect du droit, tant en matière de répression[9] que de non-respect de l’environnement[10].

Ce mardi, juristes et avocats mandatés par les associations, étaient également sur place dans le Chablais pour constater l’avancée des travaux et leurs éventuelles irrégularités, au milieu du champ de bataille rangé entre forces de l’ordre et opposants plus que jamais déterminés.

Sans oublier Genève, de l’autre côté de la frontière, où un certain nombre d’élus s’apprêtent à saisir la justice face à ce chantier, notamment en raison de la convention d’Espoo[11], signée par la France et régissant les impacts environnementaux dans un contexte transfrontalier.

Bref, la bataille, tant physique que juridique autour des travaux de l’autoroute du Chablais, ne fait que commencer. Et ce passage en force du concessionnaire et des autorités ne semble absolument pas convaincre les opposants d’abandonner.

AMEDEA et les représentants de l’Etat feraient bien de méditer cet adage du Maréchal Lyautey : « Rien de durable ne se fonde sur la force ».

Camille Content

[1] Voir https://stopa412.org/

[2] Lire l’article de nos confrères de Reporterre : https://reporterre.net/Des-opposants-a-l-A69-en-garde-a-vue-pour-des-motifs-delirants

[3] Autre article de Reporterre : https://reporterre.net/22-h-de-garde-a-vue-pour-des-opposants-de-la-route-a-Wauquiez

[4] Lire l’article de nos confrères de Vert : https://vert.eco/video/thomas-brail-arrete-lors-dune-action-dopposition-au-chantier-de-lautoroute-a412/

[5] Voir https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000025246325

[6] Lire le communiqué de FNE 74 : https://www.fne-aura.org/communiques/haute-savoie/a412-les-arbres-tombent-les-engagements-environnementaux-aussi/

[7] Voir par exemple : https://www.autoroute-a412.com/comment-la-faune-du-chablais-est-sauvegardee-avant-le-debut-du-chantier

[8] Lire https://www.lemessager.fr/649357756/article/2026-09-17/autoroute-a412-21-organisations-et-40-riverains-saisissent-la-justice-pour

[9] Voir https://www.odsradio.com/news/locales/110584/a412-le-depute-jean-francois-coulomme-saisit-la-justice-pour-usage-disproportionne-de-la-gendarmerie

[10] Lire https://www.lemessager.fr/649357944/article/2026-09-22/autoroute-a412-deux-elus-ecologistes-saisissent-le-procureur-sur-les-conditions

[11] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Convention_d’Espoo

Auteur: librinfo74

Partager cet article :

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.