Centrale hydroélectrique de Sallanches : les arguments contre la justice et les écolos prennent l’eau

En ce mois de janvier 2023, la nouvelle centrale hydroélectrique de Sallanches devait être inaugurée en grande pompe par son maire. Mais la cérémonie n’aura pas lieu car la justice a annulé son autorisation d’exploitation en décembre dernier. Une centrale visiblement pas si « écolo » que cela, malgré tout l’argumentaire « vert » de ses thuriféraires.

L’enfer vert semble pavé de bonnes intentions. Nombre de projets d’aménagement réalisés hier au nom de l’économie le sont aujourd’hui au nom de l’écologie, sans pourtant avoir réellement changé de nature. Mais que voulez-vous ? On ne naît pas écolo, on le devient. C’est à ce genre de réflexions que pourrait se livrer Georges Morand, le maire de Sallanches, depuis la décision du tribunal administratif de Grenoble du 6 décembre dernier d’annuler l’autorisation d’exploitation de la nouvelle centrale hydroélectrique flambant neuve de Sallanches suite à un recours de France Nature Environnement (FNE).

La rivière Sallanche à Sallanches © Creative Commons

Les « écoterroristes » ont-ils encore frappé ?

En tous cas l’édile n’en décolère pas, allant jusqu’à tenir des propos pour le moins douteux sur les opposants à la centrale : « FNE, pour exister médiatiquement et politiquement, attaque tous les projets. Ils ne représentent qu’une trentaine de personnes, pour moi ce sont des terroristes » a notamment déclaré Georges Morand dans une interview au Faucigny du 22 décembre dernier[1]. Diantre ! On comprend bien que le maire soit énervé, mais tout de même. Rappelons que le terrorisme est défini comme un « ensemble d’actes violents et illégaux commis avec l’objectif de provoquer un climat de terreur au sein de l’opinion publique ou d’ébranler la force d’un gouvernement ou d’un groupe. » En l’espèce, France Nature Environnement a simplement intenté des recours depuis le départ contre ce projet de centrale hydroélectrique, et la justice vient de lui donner raison, n’en déplaise aux défenseurs du projet.

Donc le droit, loin de toute violence virtuelle ou réelle, est bien du côté de l’association de défense de l’environnement. Depuis la sortie polémique du Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin le 30 octobre dernier, lorsqu’il avait qualifié d’« écoterrorisme » les manifestations pacifiques à Sainte-Soline (79) contre les mégabassines, assimiler les écologistes à des terroristes est devenu une technique argumentative à la mode[2]. Et la criminalisation des écologistes est en marche. Disqualifier l’adversaire est vieux comme la rhétorique. Et quoi de mieux en plus que l’opposition d’écologistes à un projet présenté comme « écolo » pour démontrer leur « folie » et leur volonté de s’opposer à tout. C’est ainsi que certains éditorialistes parisiens, nous ayant peu habitués jusqu’alors à une défense acharnée de l’environnement, se sont subitement emparés du sujet de la centrale hydroélectrique de Sallanches, donnant une dimension « nationale » à l’affaire, comme Emmanuelle Ducros avec sa chronique « voyage en absurdie » sur Europe 1 et l’Opinion[3].

A qui la faute ?

L’absurde en la matière ne serait-il pas d’accuser les écolos de tous les maux face à la crise climatique et la disparition de la biodiversité qui s’accélèrent de plus en plus dangereusement ? Cela ne revient-il pas à accuser le thermomètre lorsque l’on a de la fièvre ? Oui face à l’explosion des coûts de l’énergie et face à l’urgente nécessité de se passer des énergies fossiles, il faut développer au maximum les énergies renouvelables, tous les spécialistes le disent. Mais pas dans n’importe quelle condition ni au détriment de la biodiversité. L’hydroélectricité est à raison considérée comme une source d’électricité propre, locale et renouvelable, mais peut avoir de très lourds impacts sur la continuité des cours d’eau.

Et c’est bien le cas en l’espèce avec la centrale de Sallanches[4]. Cette dernière risquait de réduire de plus de moitié le débit du cours d’eau de la Sallanches, classé en réservoir biologique dont l’intégrité permet le maintien de la biodiversité. Prélever une telle quantité d’eau dans cette zone, surtout sur fond de risque de sécheresse de plus en plus probant (tout le monde a pu constater cet été que la Haute-Savoie n’était pas épargnée), portait atteinte à sa continuité écologique et mettait en péril le bon état des eaux. C’est exactement le raisonnement ayant amené le tribunal administratif de Grenoble à prendre la décision d’annuler l’autorisation d’exploitation de la centrale hydroélectrique. Et la justice n’a pas changé d’avis sur cette affaire comme le soutient Georges Morand. Le TA de Grenoble a rejeté en avril 2020 la requête de FNE (FRAPNA à l’époque) quant à son caractère d’urgence non qualifié. Elle ne s’était absolument pas prononcé sur le fond. Elle l’a fait le 6 décembre dernier et a donné entièrement raison aux opposants à la centrale. 

Alors certes 6 millions d’euros ont été dépensés pour réaliser cette centrale et de l’argent sera encore nécessaire à son démantèlement si celui-ci est confirmé en appel (14 millions d’euros d’après le maire de Sallanches, chiffre largement exagéré à dessein[5]). Mais à qui la faute ? A celles et ceux qui, comme France Nature Environnement mais également l’association de pêche Sallancharde[6] ou encore la mission régionale de l’autorité environnementale (MRAE)[7], ont exprimé depuis le départ leurs réserves quant à la viabilité du projet ? Ou bien à la mairie de Sallanches, à la préfecture et à la régie électrique qui ont absolument tenu à passer en force sans attendre l’épuisement des recours ? Pour Josée Serasset-Krempp, élue d’opposition à Sallanches, il s’agit clairement d’un « défaut de prudence de la municipalité ».

Cette histoire démontre en tous cas parfaitement la complexité des questions écologiques et énergétiques. Alors non seulement criminaliser les écolos ne sauvera pas la planète, mais ne transformera pas non plus comme par magie des projets contestables en parangon de vertu environnementale. Il serait peut-être temps que nos décideurs apprennent à dialoguer et à améliorer leur expertise environnementale.

Benjamin Joyeux

[1] Voir https://www.lefaucigny.fr/2022/12/a-la-une-le-faucigny-2/

[2] Lire https://www.lessurligneurs.eu/gerald-darmanin-parle-decoterrorisme-pour-qualifier-les-manifestants-de-saint-soline/

[3] Voir https://www.lopinion.fr/economie/haute-savoie-une-centrale-petite-centrale-hydroelectrique-pourrait-etre-detruite-au-nom-de-lecologie

[4] Lire https://www.enviscope.com/lautorisation-de-la-centrale-hydroelectrique-sur-la-sallanche-annulee/

[5] La justice n’a pour l’instant ordonné que la « remise à l’état » du site naturel et n’a jamais demandé de tout démanteler comme l’indique Georges Morand dans Le Messager du 9 décembre dernier. L’estimation à 14 millions d’euros de coût du Maire de Sallanches est donc totalement fallacieuse : https://www.lemessager.fr/51800/article/2022-12-09/sallanches-condamnee-deconstruire-sa-centrale-hydroelectrique-flambant-neuve-6  

[6] Voir https://www.lemessager.fr/8859/article/2020-05-01/sallanches-le-projet-de-centrale-hydroelectrique-denonce-par-les-defenseurs-de-l

[7] Lire son avis de 2018 ici :  https://www.auvergne-rhone-alpes.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/20180808-avis-micro-sallanches74_delibere.pdf

Auteur: Benjamin Joyeux

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1 commentaire

  1. Qu’un maire traite de terroristes les écologistes, c’est déjà limite, mais un ministre de l’intérieur… Qu’il aille demander aux rescapés du bataclan si s’opposer judiciairement à un projet relève du terrorisme…
    Bref, heureusement que FNE et les autres se bougent pour sauver ce qui peut l’être. Et les contribuables Sallanchards sont en droit de demander des comptes à leur maire pour l’utilisation des fonds publics…
    Faire et défaire, c’est toujours faire travailler le BTP non ?

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