Bernard Teychené, un de nos lecteurs, a adressé à notre média une réflexion sur la crise du logement à la Clusaz.
Il conteste la responsabilité des seuls acheteurs venus de l’extérieur, du coût excessif du logement, de la spéculation foncière qui prive les jeunes du pays pour trouver à se loger, du manque de foncier susceptible de créer des logements pour la population.
Pour Bernard Teychené, on oublie volontairement la responsabilité des vendeurs locaux, ce qui dérange la population locale, préférant rendre seuls responsables les acheteurs.
Toutefois, la responsabilité des élus n’est pas à écarter. Des élus qui préfèrent sacrifier l’intérêt de la population locale sur l’hôtel de la prospérité économique en n’imposant pas une véritable politique d’aménagement favorisant les logements sociaux, en particulier pour les jeunes.

Résidences secondaires : les « étrangers au village « ont bon dos !
Dans les villages touristiques de montagne, il est devenu de bon ton d’accuser les résidents secondaires de tous les maux : immobilier hors de prix, disparition des logements à l’année, départ des jeunes générations. Mais une question dérangeante demeure : qui leur a vendu les terrains, les chalets et les greniers ?
Depuis quelques années, les résidents secondaires sont devenus les coupables idéaux. Ils seraient trop nombreux, trop riches, responsables de l’explosion des prix, de la disparition des logements accessibles et, surtout, du fait que les jeunes « du pays » ne peuvent plus se loger chez eux.
Le discours est séduisant. Il oppose les gentils habitants historiques, attachés à leur village, aux méchants propriétaires venus d’ailleurs, supposés avoir débarqué avec leurs gros moyens financiers pour acheter tout ce qui était à vendre.
Sauf qu’il manque un personnage essentiel dans cette histoire :
Le vendeur.
Soyons honnêtes : pendant des décennies, lorsque les acheteurs sont arrivés dans les villages avec leur argent, personne ne s’est particulièrement plaint.

Quand l’argent des touristes était une manne:
L’arrivée des skieurs, des vacanciers et des propriétaires venus des villes a longtemps été considérée comme une bénédiction économique.
Ils faisaient travailler les commerces, les restaurants, les artisans, les entreprises du bâtiment, les agences immobilières. Ils achetaient des appartements, rénovaient des granges, construisaient des chalets.
Et surtout, ils achetaient cher. Très cher parfois.
Le chalet acheté autrefois à un prix raisonnable vaut aujourd’hui plus d’un million d’euros. Les appartements neufs se vendent plus de 10000 euros du mètre carré .
Et soudain, le responsable de cette flambée serait… celui qui a acheté ?
C’est tout de même commode.
Le jeune du village ne peut pas rester
On entend souvent cette phrase : « Nos jeunes ne peuvent plus acheter ici. » C’est vrai. Mais pourquoi ne peuvent-ils plus acheter ?
Parce que le marché immobilier s’est valorisé. Parce que le foncier est rare. Parce que les logements sont recherchés. Parce que la montagne est devenue une destination touristique très attractive.
Mais aussi parce que, depuis des années, des biens et des terrains ont été vendus au prix que le marché était prêt à payer. Et ce marché n’était pas organisé par une mystérieuse armée de résidents secondaires.

Le paradoxe des villages touristiques
Beaucoup de villages veulent simultanément les avantages du tourisme et ses conséquences les moins agréables.
Ils veulent les touristes, mais pas les résidents secondaires.
Ils veulent les restaurants, les commerces, les remontées mécaniques et les activités touristiques, mais pas la pression immobilière qui accompagne leur succès.
Ils veulent que leur patrimoine prenne de la valeur, mais regrettent ensuite que cette valeur soit devenue trop élevée pour les jeunes générations.
Ils veulent vendre cher lorsqu’ils sont vendeurs et acheter moins cher lorsqu’ils deviennent acheteurs.
C’est humain. Mais ce n’est pas une politique du logement.
Le résident secondaire est-il vraiment le seul problème ? Non.
Les résidences secondaires peuvent effectivement contribuer à raréfier le logement permanent. La location saisonnière peut retirer des logements du marché traditionnel. La spéculation peut aggraver la situation.
Mais transformer le résident secondaire en bouc émissaire permet surtout d’éviter une question beaucoup plus gênante :
Qu’avons-nous collectivement fait de notre patrimoine immobilier ?
Avons-nous vendu les terrains au plus offrant ?
Avons-nous accepté que chaque parcelle devienne une opportunité financière ?
Avons-nous laissé les prix progresser sans chercher à préserver du foncier pour les habitants permanents ?
Avons-nous préféré la plus-value immédiate à la possibilité pour nos enfants de rester vivre au village ?
Si la réponse est oui, il faut avoir le courage de l’assumer.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut aimer ou détester les résidents secondaires.
La vraie question est de savoir quel modèle immobilier et quel modèle de village nous voulons pour demain.
Si l’on souhaite que les jeunes générations puissent rester vivre au pays, il faudra probablement accepter de faire autre chose que de désigner les propriétaires secondaires comme responsables de tout. Mais est ce encore possible à la Clusaz où 80% des résidents sont des résidents secondaires, et oú le nombre d’habitants permanents est en décroissance régulière année après année) ?
Il faudra peut-être préserver du foncier.
Construire des logements réellement accessibles.
Encadrer certains usages touristiques.
Réfléchir à la fiscalité.
Réserver une partie des constructions aux résidents permanents.
Et pendant ce temps, que font les élus ?
Il est alors légitime de demander aux élus où sont passés les logements promis aux habitants et aux jeunes générations.
Car si l’on prétend vouloir préserver la vie locale, il ne suffit pas de dénoncer les résidences secondaires : encore faut-il que les décisions d’urbanisme et les choix municipaux permettent réellement de construire des logements accessibles. À défaut, les belles déclarations sur le maintien des populations locales risquent de n’être qu’un décor politique derrière lequel continue de prospérer un marché immobilier toujours plus luxueux et toujours moins accessible.
La morale de l’histoire
Alors, avant de crier « assez des résidents secondaires », posons-nous une question toute simple :
Qui leur a vendu les clés ?
Parce qu’à force d’accuser ceux qui achètent, on finit par oublier ceux qui, à l ‘origine , ont vendu et qui continuent de vendre les quelques terrains qui deviennent , ( soudain), constructibles où les anciens chalets et quelquefois « ruines « qui deviennent aménageables avec de nouvelles surfaces habitables augmentées , et ce aux tarifs que l on connait .
Et peut-être que c’est précisément ce que certains préfèrent.


