Bien qu’attendue, la décision préfectorale est tombée comme un couperet le 28 août dernier. En signant l’autorisation environnementale indispensable au lancement des travaux de l’A412, la future autoroute de 16,5 km censée relier Machilly à Thonon-les-Bains, le nouveau préfet de Haute-Savoie Jérôme Bonet a acté le coup d’envoi d’un chantier très contesté depuis des décennies. L’effet a été immédiat sur le terrain : alors que les premiers engins de chantier s’installaient, les opposants ont basculé dans une phase de résistance très active, tant sur le plan physique que juridique :
En ce mardi 8 septembre, sur la route départementale menant à Perrignier, commune du Chablais située à environ 8 km de Thonon-les-Bains, une dizaine de personnes sont réunies sur le bord de la route, juste derrière une voiture de la gendarmerie. Nous sommes en fin de matinée et le soleil tape encore très fort, comme tout au long de cet été caniculaire persistant, la température frôlant déjà les 30°C. Le groupe est là pour surveiller et tenter de freiner les travaux de déboisement d’ores et déjà lancés. A quelques mètres, des gendarmes entourent une pelle abatteuse, seul engin de chantier présent. A son sommet, un jeune militant au visage masqué y est perché, bien décidé à ne pas bouger pour bloquer la machine, comme il nous l’indique, heurté par ce chantier de l’A412, un projet pour lui « du siècle dernier ».

Un militant perché sur la pelleteuse le 8 septembre 2026 ©Benjamin Joyeux
Résistance physique au chantier
C’est ce caractère anachronique de l’autoroute du Chablais qui revient systématiquement dans la bouche des opposants. Alors que l’on n’est pas encore sorti d’un été caniculaire particulièrement difficile, ayant marqué dans les corps et les esprits la réalité tangible du changement climatique, les autorités ont pour seule réponse de se hâter d’arracher des arbres pour artificialiser 180 hectares supplémentaires, dont 70 hectares de terres agricoles de qualité[1], servant notamment à la fabrication du reblochon, au cahier des charges strictement encadré. C’est aussi pour cette raison qu’un syndicat agricole comme la Confédération paysanne s’oppose fermement à l’A412[2]. Car son tracé, conçu soi-disant pour « désenclaver le Chablais » et fluidifier le trafic vers l’agglomération thononaise et la frontière suisse, traverse plusieurs zones agricoles et forestières préservées.
A quelques km de là, à Brenthonne, en tout début d’après-midi, c’est un peu la même scène qui se rejoue. Une jeune activiste est perchée au sommet d’une pelle abatteuse, encerclée par des gendarmes mais également des militaires qui ne laissent personne s’approcher. A quelques mètres, des opposants se relaient pour surveiller la scène. Ils aimeraient pouvoir faire passer à la militante sur son perchoir une bouteille d’eau, car il commence à faire très chaud en plein soleil à midi passé.

Une militante sur une pelle abatteuse surveillée de près, le 08.09.2026 ©Benjamin Joyeux
Une scène constituant un symbole de ce que cherchent à faire les autorités : assoiffer les opposants à ce projet d’autoroute, en rendant notamment ce chantier inarrêtable. Mais ce n’est pas gagné, car les obstacles sur la route d’Amedea, filiale du groupe Eiffage et concessionnaire de l’A412, ont tendance à s’accumuler.
Un peu plus loin, en plein cœur des secteurs boisés et des parcelles directement menacées par le tracé entre Perrignier et Brenthonne, une ZAD (la Chab’Zad) s’est installée depuis plusieurs mois : tout un village de bric et de broc parfaitement bien organisé dont les occupants entendent créer un rapport de force physique pour freiner l’avancée du chantier, à l’image de ce qui a pu se faire à Notre-Dame-des-Landes ou contre le projet d’A69 entre Castres et Toulouse. La Chab ZAD risque de faire parler d’elle dans les semaines à venir.

Entrée de la Chab Zad le 8 septembre ©Benjamin Joyeux
Résistance juridique au chantier
A la résistance physique perceptible sur le terrain s’ajoute une résistance juridique à l’A412, menée sans relâche et depuis des années maintenant. Les péripéties juridiques autour de ce projet ont été nombreuses : dès la fin des années 1980, les premières études de faisabilité sont engagées, le projet s’appelant alors A400 pour relier Annemasse à Thonon et se connecter au réseau suisse. Il fait l’objet d’une première Déclaration d’Utilité Publique (DUP) dans les années 1990, mais face aux fortes oppositions locales et à des risques environnementaux majeurs, le Conseil d’État annule le décret d’utilité publique en 1997. Après l’abandon de l’A400, l’État envisage d’abord une simple voie express publique au début des années 2000, avant de faire finalement marche arrière dans les années 2010 en relançant un projet d’autoroute concédée payante, l’A412, dont la DUP sera actée en 2019. Des associations de défense de l’environnement comme FNE74 ou encore l’ACPAT et des collectivités, dont la Ville de Genève, saisissent alors le Conseil d’État pour demander l’annulation de la DUP, la haute juridiction administrative rejetant l’ensemble des requêtes en décembre 2021. En mai 2023, rebelotte de la part de Genève et des associations pour demander à nouveau l’abrogation de la DUP, arguant du succès du Léman Express, de l’augmentation des coûts et de normes environnementales plus strictes. Face au refus du gouvernement, le Conseil d’État rejette leur recours en décembre 2025, estimant qu’aucun changement majeur ne justifiait l’annulation de l’utilité publique du projet[3].
Dernier acte, ce 28 août 2026, où au sortir d’un été particulièrement caniculaire, marqué par des sécheresses et des mégafeux inédits en France, le nouveau préfet de Haute-Savoie Jérôme Bonet n’a rien trouvé de mieux à faire que de signer l’autorisation environnementale de l’A412, qui va entre autres sacrifier 56 hectares de zones humides dans le Chablais[4].
Mais les nombreux opposants au projet n’ont pas dit leur dernier mot sur le plan juridique. Julie Rambaud, de FNE74 et en charge de coordonner l’action judiciaire, nous explique le 9 septembre qu’un recours sur le fond est en train d’être déposé devant la Cour administrative d’appel de Lyon contre l’autorisation environnementale, et qu’un référé-liberté sur la forme est également dans les tuyaux, une procédure d’urgence demandant au juge de statuer en 48h afin de stopper net les travaux lancés en ce début de semaine sur un site naturel sensible.
Pour la juriste de France Nature Environnement : « Il y a d’énormes critiques à faire sur les chiffres fournis par Amedea et leur étude d’impact ne tient pas la route. » Mais elle insiste également sur le fait qu’ « il faut aller plus loin sur les propositions de solutions alternatives ».
Une voie de sortie ?
Car sur le terrain, il y a encore de nombreux partisans de l’A412, parmi les élus locaux comme parmi les habitants, lassés des bouchons automobiles qui saturent en permanence le Chablais, et notamment la RD 1005 entre Thonon et Machilly, encombrée matin et soir par les frontaliers.
Tout l’enjeu consiste donc à ne pas se contenter de s’opposer à une nouvelle autoroute mais à développer d’urgence sur ce territoire saturé les alternatives de mobilité : en renforçant et en optimisant l’utilisation du Léman Express, une alternative ferroviaire déjà en place qu’une nouvelle autoroute vient doubler inutilement ; en développant d’urgence des BHNS (bus à haut niveau de service) sur les axes routiers actuels pour encourager la mobilité partagée ; en ménageant les routes actuelles comme la RD 1005 pour traiter les points noirs de congestion sans consommer de nouveaux espaces naturels ou agricoles ; en développant enfin des pistes cyclables sécurisées et continues pour les déplacements de proximité et pendulaires.
Voilà ce que pourraient prioriser les autorités actuelles si elles avaient un tant soit peu de vision à long terme plutôt que de promouvoir une infrastructure de béton du siècle dernier totalement dépassée face à l’urgence climatique absolue.
Comme l’écrivait l’historien américain Lewis Mumford dès les années 50 : « Ajouter des voies d’autoroute pour réduire les embouteillages, c’est comme desserrer sa ceinture pour guérir l’obésité. »
Benjamin Joyeux
- Pour aller plus loin : https://stopa412.org/
- Nos précédents articles sur le sujet : https://librinfo74.fr/la-confederation-paysanne-74-prete-a-intervenir-pour-empecher-les-travaux-de-la412/; https://librinfo74.fr/dans-le-chablais-lautoroute-accelere-mais-la-contestation-samplifie/; https://librinfo74.fr/la412-et-le-jeuneur-de-la-foret/; https://librinfo74.fr/79-de-sondes-sont-favorables-a-la412-circulez-en-ecrasant-la-bio-diversite-et-les-zones-humides/; https://librinfo74.fr/autoroute-du-chablais-lopposition-ne-faiblit-pas/
[1] Lire https://www.fne-aura.org/actualites/haute-savoie/autoroute-a412-desenclavement-ou-destruction-du-chablais/
[2] Lire notre précédent article : https://librinfo74.fr/la-confederation-paysanne-74-prete-a-intervenir-pour-empecher-les-travaux-de-la412/
[3] Sur l’historique complet, lire https://www.fne-aura.org/actualites/haute-savoie/historique-de-lautoroute-du-chablais-serpent-de-mer-ou-de-terre/
[4] Lire l’article de notre confrère Basta ! https://basta.media/Autoroute-A412-validee-en-pleine-secheresse-pourquoi-ce-projet-est-une-ineptie


