Milee/Adrexo : un scandale d’état encore trop peu connu

Un plan de licenciements parmi les plus massifs de ces dernières décennies, des preuves de fraudes au chômage partiel pendant le confinement, des « patrons voyous » très proches de la Macronie et un lanceur d’alerte sur tous les fronts qui ne cesse d’être invisibilisé par les médias et les institutions… Le scandale de la société Milee a tous les ingrédients d’une bonne série Netflix. Sauf que cela se passe dans la vraie vie et que ce sont des milliers de salariés qui se sont retrouvés sur le carreau tandis que leurs dirigeants s’enrichissaient… à nos frais. A tout juste un an de la fin du règne d’Emmanuel Macron, ce scandale d’état qui ne dit pas son nom mériterait d’être bien plus largement mis en avant : 

C’était il y a presque un an, lors du dernier rassemblement des Glières, organisé chaque année par l’association CRHA[1]. Le dimanche 1er juin, Bruno Justet intervenait sur le plateau des Glières[2] pour témoigner de son cas personnel particulièrement emblématique : celui d’un ancien salarié de Milee (ex Adrexo), filiale du groupe Hopps, ancien fleuron français de la distribution de prospectus, ayant été témoin d’une immense fraude au chômage partiel organisée par les dirigeants de son ancienne société pendant la période du premier confinement.

Bruno Justet témoignant sur le plateau des Glières le 1er juin 2025 ©Benjamin Joyeux

Jackpot pour trois, casse-sociale pour des milliers d’autres

Milee était une société de services française, créée en 1979 et basée à Aix-en-Provence, premier opérateur privé de la distribution d’imprimés publicitaires. Historiquement filiale du groupe Spir Communication[3], l’entreprise a été rachetée le 4 janvier 2017 par Éric Paumier, Frédéric Pons et Guillaume Salabert et rejoint Hopps Group, holding spécialisée dans la livraison, les services et la communication. Les trois hommes d’affaires, désignés sous l’acronyme PPS et étant proches d’Emmanuel Macron, décrochent le jackpot en 2017 en mettant la main sur cette filiale de Ouest France. Comme le décrit un article de nos confrères de Blast de décembre 2024, un des seuls de la presse nationale à avoir enquêté en détail sur cette affaire[4], le triumvirat PPS récupère alors 65 millions d’euros de cash et un immeuble valorisé à 19 millions. Ils entrent alors dans le palmarès des 500 plus grandes fortunes françaises.

Mais en septembre et octobre 2024, le couperet tombe : Milee et sa holding Hopps sont mises en liquidation judiciaire. C’est la douche froide pour les plus de 10 000 salariés de l’entreprise qui se retrouvent sur le carreau. Parmi eux, un tiers de retraités, un tiers de seniors qui cumulaient plusieurs emplois à temps partiel et environ un tiers de salariés dont c’était le seul emploi (dont beaucoup de mères célibataires). 

« C’est le plus grand plan social depuis 40 ans » s’insurge alors Sébastien Bernard, délégué CGT chez Milee. Pourtant, à part quelques médias comme l’Humanité[5] ou Basta! [6], on ne peut pas dire que l’information fasse la une des journaux. Et depuis c’est quasiment silence radio ! Alors qu’il y a pourtant beaucoup à dire et à écrire sur le sujet, comme en témoigne Bruno Justet.

Un lanceur d’alerte sur tous les fronts

En 2020, Bruno Justet était alors analyste programmeur au sein de l’entreprise Milee. Après plusieurs péripéties, le 31 mars 2020, celui-ci découvre une note de service où il apprend que l’ensemble des salariés de son entreprise ont été mis au chômage partiel à 80 % depuis le 17 mars, alors qu’ils travaillent tous à temps plein depuis lors, à la demande de leur hiérarchie. Ce sont donc 17 500 personnes sur l’ensemble du groupe dont le salaire est pris très majoritairement en charge par l’Etat alors qu’ils continuent de travailler normalement pour leur entreprise, et potentiellement jusqu’à 32 millions d’euros d’argent public qui ont été détournés, comme en témoigne Bruno Justet chez nos confrères belges de Pour[7].

B. Justet le 1er juin 2025 ©Benjamin Joyeux

Ce dernier, membre du CE et délégué de son entreprise, est poussé vers la sortie après ses multiples alertes et interrogations auprès de sa hiérarchie. Bruno Justet finit par quitter Hopps le 31 mai 2023 et est alors victime d’un grave infarctus. Mais ne se résignant pas pour autant, il alerte tous azimuts de très nombreux élus et institutions : ministère du travail, inspection du travail, URSAFF, tribunal judiciaire, etc. Même si le statut de lanceur d’alerte lui est refusé, le Conseil des prud’hommes d’Aix-en-Provence finit par lui donner raison le 12 novembre 2024, et condamne son ex-employeur pour discrimination et harcèlement, mais reconnait également dans sa décision le travail dissimulé mis en œuvre par le groupe Hopps, en lien avec une « fraude systémique » au chômage partiel[8]. Il ne s’agit donc plus que de la parole de Bruno Justet mais bien de la reconnaissance officielle d’une fraude massive organisée par une entreprise responsable depuis du plus grand plan social de ces dernières décennies. De quoi interroger sans nul doute nos responsables politiques jusqu’au plus haut sommet de l’Etat.

Un scandale bien plus large

La perception indue de plusieurs millions d’euros par le groupe Hopps au titre du chômage partiel pendant la crise sanitaire, alors que les salariés concernés ont continué à travailler normalement, n’est qu’une des facettes de ce scandale multidimensionnel. Car la « galaxie Hopps » était également très fortement soupçonnée depuis des années d’une gestion très opaque de ses ressources financières, priorisant sa filiale bénéficiaire, Colis Privé[9], au détriment de sa filiale déficitaire Adrexo, placée en liquidation judiciaire en 2024. Cela peut s’apparenter à une volonté délibérée de ses dirigeants d’organiser l’insolvabilité d’une société, avec à la clef un préjudice pour les salariés, les créanciers et l’administration fiscale.

Autre scandale touchant Adrexo, l’exécution gravement défaillante d’un marché public de 94 millions d’euros attribué pour la distribution de la propagande électorale par l’Etat lors des élections régionales et départementales de juin 2021[10]. Plusieurs millions d’électeurs n’ont jamais reçu les documents électoraux, en raison d’une organisation logistique déficiente. Or ces défaillances étaient connues de l’État dès l’attribution du marché, la société ayant été identifiée comme en difficulté financière depuis 2019. Ce dernier élément a incité certains élus régionaux concernés, au nom de l’article 40, à saisir pénalement il y a quelques mois le Procureur de la république sur le cas Adrexo, n’ayant jusqu’à présent reçu qu’une fin de non-recevoir (voir le courrier ci-dessous).

Réponse du procureur à la saisine d’élus régionaux sur le cas Adrexo en janvier 2026

Depuis lors, l’omerta règne sur le cas Adrexo, malgré les multiples démarches tous azimuts de Bruno Justet, alors que ce dernier arrive en fin de droit. Les anciens dirigeants Éric Paumier, Frédéric Pons et Guillaume Salabert sont d’une discrétion absolue dans les médias, tandis que côté politique comme médiatique, le cas semble ne plus émouvoir grand monde. Reste la justice, qui aurait dû s’emparer de l’affaire à la suite de la décision des prud’hommes d’Aix-en-Provence, alors que nous sommes face à ce qui ressemble à minima à une immense escroquerie faite d’abus de biens sociaux et de détournement de fonds publics. Mais tout le monde semble regarder ailleurs.  

Il est utile de rappeler que sur fond de Macronie finissante, la France a été reléguée cette année à la 27e place de l’indice de perception de la corruption de Transparency International[11], son plus bas niveau jamais atteint. Un sujet à mettre sur la table de cette année électorale de tous les dangers.

Comme l’écrivait Alexis de Tocqueville : « Ce qui met en danger la société, ce n’est pas la grande corruption de quelques-uns, c’est le relâchement de tous. »

Benjamin Joyeux

  • Pour tout comprendre de cette affaire et pour soutenir Bruno Justet dans ses démarches :

https://www.blast-info.fr/articles/2024/revelations-une-affaire-detat-comment-les-patrons-preferes-de-la-macronie-ont-detourne-largent-du-covid-mmWJzFRSQEmqXFo9QWVQtg

https://pour.press/autopsie-financiere-du-plus-important-licenciement-depuis-un-demi-siecle-demonstration-dun-scandale-politique-hors-norme/ 

https://www.mypetition.org/petition/politique/etournement-argent-du-covid-lanceur-alerte/237525

https://www.leetchi.com/fr/c/soutenir-les-actions-du-lanceur-dalerte-bruno-justet-entrave-par-legouvernement-5797840

 

[1] Voir https://www.citoyens-resistants.fr/

[2] Lire notre article https://librinfo74.fr/sur-le-plateau-des-glieres-des-citoyens-se-rassemblent-pour-lutter-contre-le-fascisme-et-aspirer-a-des-jours-heureux/ et voir https://www.youtube.com/watch?v=fBTaIVoro00&t=3409s à partir de la 50e min.

[3] Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Spir_Communication

[4] Lire https://www.blast-info.fr/articles/2024/revelations-une-affaire-detat-comment-les-patrons-preferes-de-la-macronie-ont-detourne-largent-du-covid-mmWJzFRSQEmqXFo9QWVQtg

[5] Lire https://www.humanite.fr/social-et-economie/adrexo/cest-un-des-plus-gros-plans-de-licenciement-depuis-40-ans-et-les-pouvoirs-publics-ne-font-rien-chez-milee-ca-se-termine-salement

[6] Lire https://basta.media/La-liquidation-de-Milee-laisse-des-milliers-de-retraites-pauvres-sur-le-carreau

[7] Voir https://www.facebook.com/watch/?v=26733818822894534

[8] Lire toute l’enquête de Blast ibid https://www.blast-info.fr/articles/2024/revelations-une-affaire-detat-comment-les-patrons-preferes-de-la-macronie-ont-detourne-largent-du-covid-mmWJzFRSQEmqXFo9QWVQtg

[9] Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Colis_Priv%C3%A9

[10] Lire https://www.vie-publique.fr/en-bref/280985-distribution-de-la-propagande-electorale-en-2021-des-defaillances

[11] Lire https://www.lagazettedescommunes.com/1024654/indice-de-perception-de-la-corruption-la-france-releguee-a-la-27eme-place/

Auteur: librinfo74

Partager cet article :

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.