La quarantième édition du Salon du livre a ouvert ses portes à Palexpo du 18 au 22 mars. Pendant ces cinq jours, rencontres, dédicaces ou encore expériences immersives se sont enchaînées dans les allées du grand hall d’exposition genevois pour tenter de donner le goût de la lecture à un large public, et en particulier à la jeunesse, à l’heure où la prééminence des écrans, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle vient bouleverser notre rapport aux savoirs. Lire pour rester conscient et ne pas subir passivement les exactions du monde, tel pouvait être le principal leitmotiv de ce salon, dont un des temps forts fut sans conteste la rencontre du mercredi 18 mars avec Jérôme Heurtaux, auteur d’un passionnant recueil : Le droit international est-il mort à Gaza ?

Allées du Salon du Livre de Genève le 18 mars 2026 ©Benjamin Joyeux
Place aux jeunes
En ce début d’après-midi ensoleillé bien que frileux d’une mi-mars, hésitant encore entre fin de l’hiver et début du printemps, le parking du centre des congrès de Palexpo, à deux pas de l’aéroport de Genève Cointrin se remplit de véhicules. De nombreux bus y déposent notamment des dizaines d’écoliers genevois. Car la 40e édition du Salon du Livre de Genève vient d’ouvrir ses portes le matin même, offrant, particulièrement cette année, une très large place à la jeunesse. Via son « îlot jeunesse », le salon consacre notamment un espace entier au jeune public, conçu comme un lieu vivant et interactif : ateliers d’écriture, expériences scientifiques avec notamment le parcours « Littérasciences »[1], initiation au dessin de manga… On n’y vient pas seulement pour lire et écouter, mais surtout pour expérimenter diverses activités créatives autour du livre et de la lecture.
Le premier message que l’on perçoit en pénétrant dans le grand hall de cette édition anniversaire du Salon du Livre genevois est bien cette large place donnée à la jeunesse, pas considérée comme un simple public supplémentaire à conquérir, mais bien comme un acteur à part entière de la vie culturelle. Ce que confirment également certains prix dédiés, comme le Prix Enfantaisie, composé d’un jury d’enfants de 7 à 9 ans en charge de récompenser le meilleur livre de l’année dans la catégorie « album » et dans la catégorie « roman » pour la jeunesse[2].
Ouverture sur le monde et ses enjeux
En plus de la place faite aux générations futures, les débats organisés pendant les cinq jours de cette quarantième édition ne sont pas du tout tournés vers un passé nostalgique, celui dans lequel le livre constituait l’alpha et l’oméga du savoir humain. Bien au contraire, la question de l’intelligence artificielle et de ses implications éthiques est abordée de front, avec des auteurs comme Laurence Devillers[3] ou Olivier Sibony[4] qui réfléchissent en profondeur à la place que prennent les algorithmes dans nos existences.
La bande dessinée est également mise à l’honneur dans de nombreuses allées du salon genevois, absolument pas reléguée en tant qu’« art mineur » face à la littérature, bien au contraire. Près de 800 auteurs en provenance d’Europe, d’Afrique et du Québec participent cette année, confirmant la vocation internationale du salon. Et le dessin de presse est bien entendu présent, avec l’incontournable Chappatte[5], dont les dessins sont désormais bien connus des lecteurs de journaux aux quatre coins de la planète, du New York Times au Temps, en passant par Der Spiegel et de ce côté-ci de la frontière le Canard Enchaîné depuis quelques années.

Chappatte au centre, au Salon du Livre le 18 mars 2026 ©Benjamin Joyeux
Il s’agit ainsi de ne pas se contenter de célébrer le livre, mais bien d’en faire un outil d’exploration critique des grands enjeux du monde contemporain, plus d’actualité que jamais. Et quelle plus urgente actualité que la question de la guerre et de la paix, avec bien sûr la question de Gaza, reléguée au second plan depuis la guerre déclenchée par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran.
Guerre et paix : tous les chemins mènent à Gaza ?
C’est ainsi que ce mercredi 18 mars en fin d’après-midi, un débat en particulier attire notre attention, autour du livre Le droit international est-il mort à Gaza ? en présence de son auteur, Jérôme Heurtaux[6]. Politiste et chercheur en sciences sociales reconnu, Maître de conférences à l’Université Paris-Dauphine, l’auteur[7] reconnaît d’emblée n’être « ni un spécialiste du proche Orient, ni un spécialiste du droit international ». Mais ayant beaucoup travaillé sur le droit et ses effets sur différentes sociétés, Jérôme Heurtaux tient « avant tout dire à quel point il est important de parler de Gaza ». Il y a de multiples raisons à cela :
« Une brutalité militaire exceptionnelle, l’ampleur et le caractère systématique des atteintes et des violations contre les civils, la mortalité sans précédent des enfants, l’usage de la famine comme une arme militaire, la destruction des écoles, des hôpitaux, des universités, des lieux de culte et l’ensemble des formes de déshumanisation contre les Palestiniens, ont conduit un certain nombre d’acteurs politiques, mais surtout d’acteurs de la société civile et de juristes internationaux, à mobiliser en masse des catégories du droit pénal international. Par exemple, des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité. Et pour la première fois depuis bien longtemps, la catégorie pénale de crime de génocide. »
Un constat implacable, de la part d’un chercheur qui ne s’exprime que sur le droit, loin des débats de plateaux TV et d’accusations tous azimuts d’« antisémitisme » et de « soutien au Hamas » dès qu’une critique à l’égard des exactions de l’armée israélienne tente d’émerger.
Citant Didier Fassin[8], l’universitaire souligne que « l’écrasement de Gaza laisse une béance dans l’ordre moral du monde. » La situation à Gaza constitue donc une immense épreuve pour l’avenir du droit international, mais également une épreuve morale qui s’impose à toute la société. « D’une certaine manière, Gaza nous tend un miroir » insiste Jérôme Heurtaux. Après plus d’une heure d’une démonstration implacable, le public est conquis, bien que sans aucun doute absolument pas rassuré quant à l’avenir d’une paix possible dans la région et au-delà.

Jérôme Heurtaux au Salon du Livre de Genève ©Benjamin Joyeux
Tandis qu’à l’extérieur la nuit tombe tranquillement et que l’on franchit les portes de sortie du Salon, des centaines de personnes continuent d’arpenter les allées du grand hall de Palexpo, à la recherche de sens à donner à cette époque si compliquée.
Comme l’écrit si justement Daniel Pennac : « Chaque lecture est un acte de résistance. Une lecture bien menée sauve de tout, y compris de soi-même. »
Benjamin Joyeux
[1] Voir https://www.salondulivre.ch/animations/#littera
[2] Voir les lauréats de cette année : https://www.payot.ch/fr/selections/prix-enfantaisie
[3] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurence_Devillers
[4] Lire par exemple : https://www.pourlascience.fr/sr/livres/olivier-sibony-jusqu-ou-l-ia-doit-elle-decider-a-notre-place-28986.php
[5] Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Chappatte
[6] Voir https://www.riveneuve.com/event/jerome-heurtaux-en-conference-au-salon-du-livre-de-geneve/
[7] Lire https://dauphine.psl.eu/recherche/cvtheque/profil/heurtaux-jerome


