POÉSIE. « Serviteurs qui pillez la maison » (Victor Hugo).

Ruy Blas, survenant.
Bon appétit ! Messieurs !
Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras et poursuit en les regardant en face.
Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison!
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre ou l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que d’emplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe!
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
Tout s’en va- nous avons, depuis Philippe Quatre
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
en Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De cote, et Fernambouc, et les Montagnes-Bleues!
Mais voyez,- du ponant jusques à l’orient,
l’Europe qui vous hait, vous regarde en riant
Ruy Blas, acte III, scène 2, 1838.
Source:N°1.


