Guerrières de la Paix : « la haine tient à si peu ! »

Face à l’horreur de ce qui se passe actuellement à Gaza et des répercussions que tout cela engendre ici-même en France, comment continuer à défendre la voie du dialogue malgré tout ? Le documentaire À notre tour ! était projeté ce 25 février au soir à Genève en présence de sa réalisatrice Hanna Assouline. Réalisé avant le 7 octobre 2023, ce film reste plus que jamais d’actualité et porte avec force l’espoir d’une paix possible et nécessaire, ici comme là-bas :

Halima Delimi (gauche) et Hanna Assouline (droite), au Grütli le 25 fév.2026©Benjamin Joyeux

Mercredi 25 février : il est à peine 19h que le film commence, projeté au cinéma de la Maison des Arts du Grütli[1], en plein cœur de Genève. La petite salle, d’une trentaine de places, est pleine et les personnes présentes semblent déjà attentives et hypnotisées par les images du documentaire projeté sur l’écran.

Sorti en 2020, À notre tour ! suit des jeunes Français juifs et arabes d’une vingtaine d’années qui partent sur les routes de France, à l’initiative du groupe Salam Shalom Salut[2] issu de SOS Racisme, à la rencontre de la population afin d’aborder sans aucun filtre les sujets qui fâchent : antisémitisme, islamophobie, comment vaincre ces préjugés tenaces afin de dépasser les clivages et renouer avec le vivre ensemble ? Une question d’autant plus actuelle après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 et tous les massacres perpétrés ensuite dans la Bande de Gaza par l’armée israélienne.

La réalisatrice de ce film est Hanna Assouline, journaliste française de 36 ans, d’origine juive séfarade, passée par Cash Investigation et Envoyé spécial, dont le premier documentaire, Les Guerrières de la paix[3], racontait l’histoire de Women Wage Peace[4], un mouvement de femmes israéliennes et palestiniennes créé en 2014 afin de forcer leurs dirigeants à négocier la paix.

Les Guerrières de la Paix[5], c’est devenu également le nom du mouvement fondé en 2022 par la même Hanna Assouline afin de rassembler des femmes de toutes origines, cultures et croyances, en France et à l’international. À travers des manifestations, des conférences et des actions auprès des institutions, ce mouvement porte la voix de militantes du monde entier pour affirmer que les femmes ont un rôle essentiel à jouer en faveur de la paix. Les Guerrières de la paix ont d’ailleurs été nommées pour le Prix Nobel de la Paix en 2025[6].

Un film qui résonne d’autant plus avec l’actualité

Tourné il y a désormais 8 ans, A notre tour ! continue de résonner avec force, révélant déjà un constat accablant sur les énormes préjugés racistes présents dans la société française entre les communautés juives et arabes, et bien plus largement auprès d’une bonne partie de la population. Mais le film démontre également en 51 minutes comment par le simple dialogue direct entre les gens, en particulier les jeunes, loin des débats télévisuels stériles et des réseaux sociaux hystérisés, toutes ces fractures identitaires à priori si grandes peuvent être résorbées. Car c’est surtout l’ignorance de l’autre qui provoque la haine et le rejet. On découvre par exemple dans les premières minutes du documentaire comment un groupe de jeunes filles et garçons racisés issus de quartiers de Nantes avouent n’avoir jamais rencontré de personnes juives en vrai, ayant comme seule référence la télévision, le traitement du conflit israélo-palestinien venant alors renforcer les clivages. Après un dialogue avec de jeunes français juifs de leur âge, les un-es et les autres s’aperçoivent alors des similarités de leurs craintes et de leurs envies de pouvoir vivre dans un pays débarrassé des préjugés racistes et antisémites.

Hanna Assouline au Grütli le 25 février 2026 ©Benjamin Joyeux

Comme le souligne très bien Hanna Assouline à la suite de la projection, il n’y a pas de concurrence à établir entre les victimes d’islamophobie et celles d’antisémitisme. Le rejet des uns ne justifie jamais celui des autres car les haines s’additionnent, elles ne se soustraient pas. Quand une jeune femme noire souligne avec justesse dans le film qu’on parle beaucoup plus dans ses cours au lycée de la Shoah que des crimes de la colonisation, il lui est rétorqué qu’on doit parler davantage de ces derniers, tout en ne minimisant jamais l’horreur absolue de la « solution finale ». Il faut ainsi lutter de façon universelle contre tous les racismes plutôt que de choisir d’en combattre un au détriment des autres.  Surtout que, comme le dit la réalisatrice : « La majorité des gens aspirent à la fraternité ». Il ne faut donc jamais oublier qu’« on n’est pas du tout aussi minoritaires qu’on ne le croit. » 

Concernant le conflit israélo-palestinien, Hanna Assouline qualifie elle-même le gouvernement israélien actuel de Benyamin Netanyahou de « fasciste » et insiste sur le fait que de nombreux Israéliens ne se reconnaissent pas dans l’horreur de ce qui est perpétré actuellement en leur nom à Gaza et en Cisjordanie. Mais leurs voix sont invisibilisées, là-bas comme ici en France, où l’extrême droite est bien contente d’instrumentaliser l’antisémitisme pour diviser la gauche et les progressistes à son seul profit. Netanyahou et le RN sont des alliés objectifs, surfant sur la haine, les divisions et le chaos pour imposer leur agenda politique.

Evidemment, on pourra légitimement rétorquer qu’il y a un peuple, les Palestiniens, qui subit la violence coloniale d’un Etat, Israël, en voie de fascisation accélérée[7], et que les renvoyer dos à dos est une erreur historique. Mais il ne s’agit pas de ça. Le message des Guerrières de la paix est bien plutôt, à l’instar de Gandhi et de toute la tradition des grands mouvements nationaux et internationaux de non-violence, de savoir stratégiquement tendre la main, surtout quand son adversaire est en pleine dérive violente. Ce que sut faire par exemple Nelson Mandela en Afrique du Sud, ayant tendu la main à ses bourreaux et ses geôliers après 27 ans de prison, contre l’avis de la plupart des cadres de l’ANC, évitant ainsi à son pays de sombrer dans un bain de sang[8].

Il s’agit donc bien de ne pas tomber dans le piège de la violence que tendent toutes les extrêmes droites de la planète en sachant défendre la nuance du dialogue et l’universalité absolue des droits humains. Car, comme le souligne Hanna Assouline ce mercredi soir : « la haine tient à si peu ! » La paix est plus que jamais un sport de combat !

Ne surtout pas oublier avec Léopold Sédar Senghor que « les racistes sont des gens qui se trompent de colère. »

Benjamin Joyeux


[1] Voir https://scenes-culturelles.geneve.ch/grutli/

[2] Lire https://www.fondationshoah.org/lutte-contre-lantisemitisme/salam-shalom-salut-face-la-haine-la-jeunesse-prend-ses-responsabilites

[3] Voir https://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/52625_0

[4] Voir https://www.womenwagepeace.org.il/en/

[5] Voir https://www.lesguerrieresdelapaix.com/

[6] Lire https://www.franceinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/l-association-francaise-les-guerrieres-de-la-paix-nommee-pour-le-prix-nobel-de-la-paix-2025_7027385.html

[7] Des propositions de loi sont notamment débattues actuellement à la Knesset pour rétablir la peine de mort uniquement pour les Palestiniens, renforçant de fait un régime d’apartheid hors de tout standard démocratique. Lire https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2026/02/israel-opt-knesset-must-drop-discriminatory-death-penalty-bills-that-would-further-entrench-israels-system-of-apartheid/  

[8] Lire à ce propos l’excellente BD Mandela et le général : https://www.editions-delcourt.fr/bd/series/serie-mandela-et-le-general/album-mandela-et-le-general

Auteur: librinfo74

Partager cet article :

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.