Une infographie questionne.

Explosion des gardes à vue pendant les trois semaines du mouvement lycéen en 2026
Le nombre de gardes à vue au bout de la troisième semaine du mouvement lycéen, est impressionnante. En 3 semaines, il est passé à plus de 6 800 ! Au niveau de ce que le mouvement des gilets jaunes avait comptabilisé en un an.
Que signifie donc ces chiffres pour les lycéens ?
Une répression sans commune mesure.
Certains et certaines diront sur les plateaux télé que les lycéen·nes sont violent·es et que par conséquent, la réponse policière est proportionnée. Regardons alors le chiffre des manifestant·es blessé·es dans le mouvement des lycéens et dans celui des gilets jaunes.
Chez les lycéen·nes, on peut dénombrer, une mâchoire fracturée, un éborgné et une main arrachée, ce qui est déjà trop.
Côté gilet jaune, le journaliste David Dufresne en avait dénombré 353 blessés à la tête, dont 30 éborgnés et 6 mains arrachées. 1
Le nombre de gardes à vue ne semble donc pas lié au niveau de violence. Il y a moins de violence côté mouvement lycéen mais un nombre trop important de gardes à vue. Pour quelles raisons ?
S’il est évident que la dégradation du matériel n’est pas une solution, ce que montre les télévisions ne correspond pas du tout à la réalité du terrain. Pour décrédibiliser un mouvement, on l’accuse de tout casser.
Mediapart et Libération ont donné la parole aux lycéens gardés à vue : la réponse policière a pour but de décourager les jeunes.
La fameuse doctrine du maintien de l’ordre en France a évolué. Les forces de l’ordre ne restent plus à distance mais vont au contact et interpellent les manifestant·es. On utilise un jet de déodorant dans une poubelle en feu ou une inscription hostile aux policiers pour interpeller et garder à vue.
Un documentaire d’Arte2 revient sur ce changement dans le maintien de l’ordre.
Des anciens sous-préfets de police et commandants s’expriment pour analyser ce qui se passe et montrent, images à l’appui, que ce nouveau maintien de l’ordre n’a aucune justification : « Ils (les CRS) ne comprennent pas ce qu’ils font ! »
Le Président de la République a dû demander à son Ministre de l’Intérieur un peu de retenue vis à vis des lycéne·nes !
Mais au-delà de la retenue, il serait plus urgent de repenser cette doctrine comme le concluait le défenseur des droits dans un rapport de 2018 sur le maintien de l’ordre3 :
« Le modèle du maintien de l’ordre qui se développe en France depuis le début des années 2000 prend une direction radicalement opposée à l’approche développée chez nos voisins européens. Loin d’apaiser les tensions et de garantir la protection de l’ordre public et des libertés fondamentales, il se révèle être contre-productif sur les court, moyen et long termes.
Pour cette raison, l’*ACAT estime urgent de repenser en profondeur le modèle du maintien de l’ordre français, au risque de creuser, de manière durable, le fossé entre police et population et de générer des tensions plus grandes encore. Elle invite les autorités françaises à s’engager urgemment dans la voie empruntée par ses homologues européens. »
Alors, que signifie ce nombre de gardes à vue impressionnant de mineurs notamment ?
Qui manifestent ? Des lycéens, de banlieue au début mais de tous les territoires maintenant. Pourquoi les forces de l’ordre interpellent aujourd’hui plus les lycéen·nes que les gilets jaunes alors que le niveau de violence est sans commune mesure. Souvenez-vous des manifestations des gilets jaunes sur les Champs Élysées, les magasins pillés, le Fouquets détruit…
Si le maintien de l’ordre est à repenser en profondeur, il est urgent de repenser également en profondeur les politiques de jeunesse en France.
Le gouvernement est dans une impasse.
Comment répondre aux revendications des lycéen·nes alors que le budget pour 2027 risque de réduire encore les services publics ?
Le nombre de gardes à vue de mineurs en 3 semaines de mouvement lycéen doit nous questionner. Qu’est-ce qui autorise les forces de l’ordre à interpeller massivement ?
La réponse se trouve en partie peut-être dans cette discrimination liée à l’âge qui commence à être le sujet de nombreux ouvrages et recherches en sciences sociales. Les enfants et plus largement les mineurs sont victimes de ce qui est maintenant courant d’appeler : la domination adulte ou l’adultisme.
« L’adultisme est une vision de la société et des personnes la constituant, selon laquelle certains – les adultes – sont supérieurs à d’autres – les enfants. Il s’agit d’un suprémacisme d’âge. Certaines personnes sont considérées comme achevées, réalisées, responsables et mûres, tandis que d’autres seraient inachevées, irresponsables, immatures, ce seraient les « citoyens de demain »… mais pas d’aujourd’hui. »4
En 2022, 60 mineurs ont été victimes « de mort violente au sein de la famille »
La domination adulte qui va jusqu’à tuer des enfants en passant par les violences qu’ils et elles subissent n’est plus à démontrer. L’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE) communique le chiffre de 60 mineurs victimes « de mort violente au sein de la famille » en 2022. D’après la *CIIVISE, 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque année. Un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle toutes les 3 minutes.
Au delà des chiffres, qui peuvent donner le tournis, l’enfant est de par sa position de mineur, dominé par des plus grands, souvent des adultes mais pas seulement. Ce rapport de domination est toléré car un jour ou l’autre, l’enfant passera de l’autre côté. Il deviendra adulte et aura des privilèges. Il passera du statut de dominé à celui de dominant.
Le nombre de gardes à vue de mineurs ces 3 dernières semaines est pour moi lié à cette domination. La société doit se réveiller et lutter contre toutes les formes de violences sur les enfants. Que ce soit de la part des parents, des adultes censés éduquer les enfants ou aux forces de l’ordre.
Donner le droit de vote plutôt que le droit au silence
Et si on sortait de ce mouvement lycéen en écoutant ces jeunes, en les prenant au sérieux dans leurs revendications, en leur donnant le droit de vote plutôt que le droit au silence ?
Les jeunes doivent de plus en plus tôt choisir une orientation et nombreux et nombreuses sont ceux et celles qui sont en contrat d’apprentissage dès 16 ans.
Comment justifier qu’un·e mineur·e puisse travailler dès 16 ans sans avoir le droit de s’exprimer sur les politiques publiques de notre pays ?
Le mouvement lycéen vient bousculer notre société sur deux sujets qu’il est urgent de repenser : le maintien de l’ordre et les politiques jeunesses.
Cécile Kovacshazy, va même plus loin. Pour elle, il ne faut pas juste baisser la limite d’âge pour voter, il faut la supprimer. Oui, oui, le droit de vote dès la naissance. Vous avez bien lu.
Octroyer le droit de vote dès la naissance.
« Je suis pour deux raisons opposée à un vote rétroprogressif ou partiel, où ne voteraient que les plus de 16 ans ou les plus de 14 ans. Non seulement cela perpétue un système politique non démocratique (certains sont inclus dans le droit, d’(autres en sont exclus), mais en plus cela enverrait le message que les 14 – 18 ans sont presque comme des adultes, donc qu’ils et elles peuvent et doivent endosser des obligations et les responsabilités des adultes et cela amènerait aussi la perverse et pédocriminelle idée que, dans ce cas, ces jeunes sont toujours consentants quand iels subissent une relation sexuelle avec quelqu’un de bien plus âgé). Octroyer le droit de vote dès la naissance, c’est parce que tout·e humain·e appartient à la polis, la vie civique et politique. Mais toustes ne sont pas égaux, on en a déjà parlé : les adultes possèdent tous les pouvoirs, ils ont la responsabilité des relations (de pouvoir) avec les plus jeunes. »
Toutes les objections peuvent être levées !
« Les enfants sont trop jeunes pour être capables de voter de façon libre et éclairée ? Mais déjà, est-il bien sensé de parler de la même façon d’un humain âgé d’une semaine et d’un autre âgé de 17 ans et 364 jours ? Et dites-moi : qui vote de façon libre et éclairée à 30, à 50 ou 80 ans ? Est-on libre et éclairé·e quand on a une maladie dégénérative, telle qu’Alzheimer ? Si cela choquerait de supprimer le droit de vote à des personnes séniles, pourquoi cela ne choque-t-il personne d’en priver des personnes très jeunes ? Quelle est la différence ? Le droit français est en théorie abstrait et égalitaire : il ne vérifie pas si on comprend quand on vote. Quand on est adulte et qu’on n’a lu aucun programme mais juste suivi des émissions orientées à la télévision ou à la radio, est-on libre et éclairé·e ? »
À quoi ressemblerait une démocratie où dès la naissance, on peut user de son droit de vote aux élections ?
C’est cette question qu’il faut se poser.
À quoi riment les mascarades de conseils municipaux de jeunes qui jouent aux élu·es en proposant de temps en temps, pour le folklore, une proposition de loi qui sera reprise et débattue par les adultes ?
À les faire patienter ! Mais aussi et surtout à montrer qu’à 10 ans, les enfants sont capables de comprendre les enjeux, de débattre, de proposer, de décider. Une société où les enfants auraient le droit de vote obligerait celles et ceux qui briguent des mandats de réellement prendre en compte les enfants dans leurs programmes.
Je rêverais de voir un ou une candidat·e à l’élection présidentielle expliquer son programme à un enfant. Les plateaux télé auraient un bien meilleure tenue et les enfants seraient loin d’être ridicules. Bien au contraire. Ils et elles sont bien plus pertinent·es et capables qu’on ne le pense.
C’est d’ailleurs dans la constitution des Droits de l’enfant dont tout le monde se fiche. L’article 12 précise que : « L’enfant a le droit, dans toute question ou procédure le concernant, d’exprimer librement son opinion et de voir cette opinion prise en considération.5 »
Victor Marteau
*ACAT : Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture
*CIIVISE : Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles Faites aux Enfants
4Kovacshazy Cécile, 2026, Dix questions sur la misopédie, Oppression des enfants et domination adulte, Éditions Libertalia


