Librinfo74 – 10 octobre 2026
Interview de Sandra Stavo-Debauge

« Les Jeux éclairent les Alpes », claim d’Alpes 2030… Vraiment ? La Fédération Syndicale Unitaire (F.S.U [1]) vient de se positionner nationalement contre les JOP 2030. Forte de 160 000 membres, elle est la deuxième organisation syndicale de la fonction publique d’État en France. C’est également la première organisation syndicale de l’enseignement. Un signal fort envers les porteurs du projet Alpes 2030 qui peinent à convaincre.
Nous avons posé trois questions à Thomas, enseignant et représentant de la FSU74

Thomas Prabonnaud
Librinfo74 : La FSU74 a-t-elle eu le rôle de lanceuse d’alerte pour le positionnement du national contre les JOP 2030 ? Si oui qu’est-ce qui a pesé dans la balance ?
Thomas, FSU74 : Je ne pense pas qu’on puisse dire que la FSU 74 a été lanceuse d’alerte.
Par contre elle a joué un rôle dans ce positionnement. La FSU 74 a commencé à travailler sur la question des JOP 2030 à la fin de l’hiver mais des syndicats nationaux s’étaient déjà positionnés contre (SNE-FSU, FSU-TEIOS, SNEP-FSU).
Il faut noter qu’on observe un positionnement historique du SNEP-FSU, contre un événement sportif.
Le SNEP-FSU étant le syndicat des professeur·es d’EPS, les événements sportifs sont très importants pour lui. Cependant l’organisation et l’impact de ces JOP, les multiples interventions répétées à tous les niveaux, a entraîné cette opposition.
La FSU est une fédération de syndicats de la fonction publique. (Il est important de le savoir pour comprendre le processus. Plusieurs syndicats de la FSU 74 se sont positionnés contre les JOP 2030 (FSU-SNUipp 74 (professeur·es des écoles et AESH), SNEP-FSU 74)
Des syndicats se sont positionnés au niveau national : FSU-TEIOS (France travail), SNEP-FSU (professeur·es d’EPS), SNE-FSU (environnement)
La FSU-SNUipp 74 est intervenue en conseil national de la FSU-SNUipp et a obtenu un positionnement en contre au niveau national en mai.
La FSU 74 est intervenue en conseil fédéral régional (instance interne à la FSU), pour que la FSU régionale se positionne contre les JOP 2030 en septembre.
La FSU AURA est alors intervenue en conseil national, avec les autres syndicats positionnés contre les JOP 2030 pour avoir ce positionnement.
Librinfo74 : Les démarches ont donc été entamées à la fin de l’hiver dernier, pourquoi la décision a-t-elle été si longue à arriver ?
Oui, la FSU 74 a commencé à travailler sur les JOP 2030 à la fin de l’hiver dernier. La décision a été longue à prendre car il a fallu convaincre, au niveau national, les militant·es qui sont éloigné·es de nos territoires et ne mesurent pas l’ampleur des dégâts occasionnés par ces JOP.
Dans nos discussions avec nos camarades de la FSU 06, par exemple, il nous est apparu que la connaissance de l’impact des JOP n’était pas la même que la nôtre. Pour elles et eux, les habitant·es de Nice n’étaient pas défavorables aux JOP car l’impact se réduisait au stade de foot réquisitionné pour l’occasion et que les habitant·es de Briançon était favorable au développement des infrastructures qui allaient désenclaver leur secteur.
Ces discussions ont dû se mener à l’intérieur de chaque syndicat au niveau national puis au niveau fédéral.
Notre fonctionnement démocratique peut prendre du temps… peut-être que nos dirigeant·es politiques pourraient s’en inspirer !
Librinfo74 : C’est un signal fort que vous envoyez en vous positionnant contre les JOP 2030, mettant à mal l’héritage pour la jeunesse que les porteurs du projet ne cessent de nous vanter. Qu’est-ce qui ne tient pas dans leur récit selon vous ?
Il se trouve que nous avons une expérience des JOP très récente, avec les JOP Paris 2024. L’héritage des JOP nous a été vanté à tous les niveaux, notamment celui du ministère de l’Éducation nationale, qui avait même été fusionné avec celui de la Jeunesse et des sports et des JOP, à l’occasion.
Sur le terrain, on n’a pas récolté grand-chose. Nous avons subi une grande pression de notre hiérarchie pour labelliser les écoles « Génération 2024 » mais sans rien obtenir derrière. Le matériel qu’on devait recevoir n’est jamais arrivé.
Cette pression est en train de renaître pour les JOP 2030, on nous demande de nouveau de remplir un dossier pour être labellisé (on préférerait prendre ce temps pour travailler réellement pour nos élèves).
Nous déplorons aussi l’argent gaspillé pour cette communication : un livret et une pièce de 2 € ont été édités à cette occasion et distribués à tou·tes les élèves des écoles élémentaires de France, enfin presque tou·tes.
Au lendemain des JOP 2024, nous avons pu voir les subventions pour le sport diminuer drastiquement dans le budget de l’État et l’Éducation nationale nous somme de faire toujours plus de maths et de Français, au détriment des autres disciplines, comme l’EPS.
Le gouvernement justifie ces injonctions par les résultats PISA, en constante baisse, notamment, alors que tou·tes les chercheur·euses montrent qu’il est important de ne pas se focaliser sur les « apprentissages fondamentaux » pour les améliorer. Mais ceci est un autre débat.
Nous déplorons aussi l’instrumentalisation qui est faite par nos dirigeant·es des événements sportifs.
Ainsi, la rentrée de septembre 2027 est décalée en Haute-Savoie, à cause des championnats du monde de cyclisme. Cette décision a été prise de manière unilatérale avec un simulacre de consultation des organisations syndicales et de parents d’élèves, lors d’un CDEN (Conseil départemental de l’Éducation nationale) exceptionnel, en août 2026.
Pour nous, voici le véritable héritage que promettent les JOP 2030 :
• Une gabegie financière : l’argent mis sur ces JOP ne sera pas utilisé pour la rénovation du bâti scolaire, par exemple (sujet d’actualité avec les lycées mais qui touche aussi les écoles, les collèges, les universités) ;
• L’envolée des prix de l’immobilier dans notre département où il est déjà extrêmement difficile de se loger ;
• Le sacrifice de nos montagnes, de l’eau (déjà de plus en plus rare) ;
• La fracture sociale qu’ils engendrent par la volonté politique d’éviter de débattre.
Ce qui nous inquiète aussi, c’est le détachement de certaines personnes par rapport aux conséquences des JOP, par ignorance naïve ou par intérêt ? C’est clairement illustré par le maire de La Clusaz qui pense que les JOP seraient réussis s’ils s’adaptent aux Confins et pas l’inverse.
L’Histoire nous montre malheureusement que les grandes instances internationales du sport n’ont que faire de ces conséquences, on l’a encore observé cet été avec la FIFA.
Il nous faut repenser ces grands événements qui devraient être des moments de réunion des humains et non une machine à cash destructrice de l’environnement et de l’humanité.
//Encadré//
Extrait du texte action de la FSU écrit début octobre 2026 :
« Jeux Olympiques et Paralympiques
L’organisation des JOP 2030 dans les Alpes n’est pas soutenable en l’état. L’aberration écologique et économique, le budget mobilisé, les conséquences pour les saisonnier·es, que le COJOP n’a pas prévu d’employer pendant la période et qui se retrouveront de fait au chômage, ainsi que pour les stagiaires des lycées professionnels qui risquent bien d’être utilisé·es comme main-d’œuvre gratuite puisque les entreprises ne les rémunèrent pas, les dérogations supplémentaires au droit du travail pour exploiter encore plus les salarié·es, mais aussi les nuisances pour la population ainsi que l’impossibilité d’accéder aux épreuves pour le plus grand nombre nous imposent de repenser ces modèles de rencontre en faveur d’un modèle sportif respectueux des territoires, des populations et du climat. Ces grands évènements rassemblant des sportifs et des sportives de toutes nationalités doivent être vecteurs de paix, de solidarité, d’entraide et de respect des territoires et des droits sociaux. Ils doivent avoir valeur d’exemple pour promouvoir une pratique sportive émancipatrice et solidaire et aboutir à l’établissement de mesures concrètes pour la démocratisation d’accès aux activités physiques, sportives et artistiques notamment par le renforcement de l’EPS et du sport scolaire mais aussi par un budget du ministère des sports à hauteur d’1 % du budget de l’État. »
[1] A l’origine, la FSU est une fédération syndicale constituée de syndicats nationaux généraux, de secteurs ou de métiers relevant du champ de l’Education, de la Jeunesse et des Sports, de la Recherche, de la Culture et de la Justice. Aujourd’hui, elle est présente dans deux fonctions publiques : État et Territoriale. Elle compte 160 000 adhérents. https://fsu.fr/la-f-s-u/presentation-objectifs/


