Sauver l’ONU, une priorité politique pour 2027 ?

Alors que le second mandat d’António Guterres (actuel secrétaire général de l’ONU) s’achèvera le 31 décembre 2026, l’Organisation des Nations Unies traverse sans doute la crise la plus existentielle de ses quatre-vingts ans d’existence. Entre l’impuissance face au génocide en cours à Gaza, la guerre en Ukraine qui continue, la remise en cause permanente du droit international par les grandes puissances et la paralysie actuelle du Conseil de sécurité, le multilatéralisme semble à bout de souffle. Pourtant, dans un monde de plus en plus fragmenté, ravagé par l’urgence climatique, les inégalités criantes et la résurgence de la guerre généralisée, renoncer à l’ONU équivaut à valider définitivement la loi du plus fort. Alors sauver l’ONU n’est certainement pas un combat d’arrière-garde pour 2027. Nous nous sommes rendus au siège de Genève pour tenter d’y voir un peu plus clair : 

Genève, Palais des Nations, le 10 août 2026. Alors qu’une nouvelle vague de chaleur commence à se faire sérieusement sentir en cette fin de matinée très ensoleillée, et que cette période estivale est plutôt habituellement très calme, il y a tout de même un peu de monde à l’entrée du siège local des Nations Unies. Les nombreux travaux en cours sur la majorité des bâtiments du Palais, construits dans les années 30, obligent les visiteurs à zigzaguer comme ils peuvent entre les échafaudages.

Parking du Palais des Nations et travaux en arrière-plan le 10 août 2026 ©Benjamin Joyeux

 

Nous avons rendez-vous pour déjeuner à la cafétaria avec une fonctionnaire onusienne afin de tâter un peu le terrain sur l’ambiance actuelle au sein de l’ONU, alors que nous sommes en pleine campagne de renouvellement du Secrétariat général[1], et tandis que plus grand monde dans le champ politico-médiatique ne semble porter de l’intérêt pour l’institution. En France par exemple, alors que la course à la Présidentielle de 2027 est bel et bien lancée, la question onusienne est totalement absente des débats.

Et pourtant, entre le génocide à Gaza[2], l’élargissement de la guerre dans tout le Moyen-Orient, la guerre en Ukraine, la guerre civile au Soudan[3], la reprise de la course aux armements à l’échelle planétaire[4], etc., les raisons d’être des Nations Unies ne manquent pas.  

Fondée en 1945 sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale, avec comme principale promesse de mettre fin aux conflits armés, l’Organisation des Nations unies repose sur une structure duale : politique d’un côté, opérationnelle et sociale de l’autre.

De New York à Genève

À New York siègent les organes politiques décisionnels de l’ONU : l’Assemblée générale[5], où chaque État membre dispose d’une voix, et le Conseil de sécurité[6], instance restreinte chargée du maintien de la paix. Ce dernier compte 15 membres, mais est dominé par cinq membres permanents, dotés d’un droit de veto (les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni).

Si New York reste le théâtre médiatique le plus connu des Nations Unies, Genève en est le cœur battant, à la fois social et humanitaire. Le pôle genevois héberge en effet le Conseil des droits de l’homme[7], le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR)[8], l’Organisation mondiale de la Santé (OMS)[9] ou encore le Haut-Commissariat aux droits de l’homme[10]. C’est à Genève que se négocient quotidiennement l’accès à l’aide humanitaire, la régulation des épidémies, le droit du travail ou encore le respect des libertés fondamentales. Genève incarne donc l’ONU opérationnelle, se voulant proche des populations et des organisations non gouvernementales (ONG), sans laquelle le droit international ne serait qu’une abstraction.

Manifestation pour l’Ukraine devant le Palais des Nations à Genève en février 2022 ©Benjamin Joyeux



 

Un édifice en ruine, pourtant plus nécessaire que jamais

Néanmoins le constat actuel est cinglant : l’ONU semble de plus en plus impuissante, bel et bien bloquée par sa propre architecture. Hérité de 1945, le fonctionnement du Conseil de sécurité confère en effet aux cinq membres permanents un droit de veto absolu qui transforme l’instance censée garantir la paix en théâtre de l’hypocrisie internationale[11] : quand une grande puissance ou ses alliés violent la Charte des Nations unies, l’institution se retrouve réduite au rôle de greffier de la tragédie. Ainsi à Gaza et dans les territoires palestiniens où les Etats-Unis, allié indéfectible d’Israël, continuent d’armer et laissent agir en toute impunité le gouvernement Netanyahou, tandis que Vladimir Poutine perpétue lui sa guerre d’agression en Ukraine sans réel obstacle onusien face à ses velléités guerrières.

Sans compter que depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, l’administration américaine a effectué des coupes drastiques dans le budget onusien (40 milliards de dollars en moins en 2025), entraînant de terribles effets sur le terrain[12], en plus de remettre en cause l’existence même des Nations Unies. Sans compter ce grotesque « conseil de la paix », nouveau jouet de l’actuel Président américain venant directement concurrencer l’ONU sans aucune légitimité[13].

Mais le danger existentiel menaçant les Nations Unies est également nourri en interne de l’institution, d’après notre interlocutrice genevoise en ce 10 août 2026 : en effet, l’ONU n’aurait pas échappé à la vague de réformes néolibérales qui, depuis le début des années 2000, cherchent à « rationnaliser », disons plus clairement « privatiser » le plus grand nombre possible d’organisations : réduction drastique des coûts, fin des contrats permanents, multiplication des partenariats public-privé, etc. Et le Secrétaire général sortant António Guterres en aura été l’un des plus fervents partisans[14].

Pourtant, l’humanité n’a pas le luxe de se permettre d’abandonner l’ONU : car au-delà du Conseil de sécurité, il y a par exemple l’UNRWA qui continue de secourir les réfugiés palestiniens sous les bombes[15], le PAM qui lutte partout contre la famine[16], l’UNICEF qui défend sans relâche les intérêts des enfants du monde entier[17], l’OMS qui coordonne à l’échelle planétaire la lutte contre les virus et pandémies[18], ou encore les rapports du GIEC qui posent les bases scientifiques de l’effondrement climatique actuel et de notre survie collective sur Terre[19]. C’est le seul forum universel où un micro-État insulaire menacé par la montée des eaux dispose d’une voix théoriquement égale à celle d’une superpuissance nucléaire.

Alors nous avons plus que jamais besoin de l’ONU, mais pour la sauver il semble nécessaire d’en démocratiser la gouvernance (abolition ou encadrement strict du droit de véto, élargissement du Conseil de sécurité au Sud global, renforcement de l’Assemblée générale, etc.) et de reconnecter l’institution à l’ensemble des mouvements sociaux à travers le Globe.

Entrée du Palais des Nations ce 10 août 2026 ©Benjamin Joyeux

​Qui pour incarner le changement en 2027 ?

​Alors qu’António Guterres va donc tirer sa révérence le 31 décembre prochain, six personnalités sont actuellement en lice pour lui succéder, sachant notamment qu’en 80 ans d’existence et neuf Secrétaires généraux[20], l’ONU n’a jamais été dirigée par une femme.

Or il y a la Chilienne Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et ex-Haute-Commissaire aux droits de l’homme, bénéficiant d’une immense stature internationale, mais qui risque de trouver sur son chemin à minima l’opposition américaine.

Il y a également l’Équatorienne Maria Fernanda Espinosa, ancienne présidente de l’Assemblée générale de l’ONU, connaissant intimement les rouages de l’organisation et très engagée dans la diplomatie climatique.

La Costaricaine Rebeca Grynspan est également sur les rangs, dont le nom revient de plus en plus souvent : actuelle Secrétaire générale de la CNUCED[21] et économiste reconnue, elle prône une refonte du système financier international pour soutenir les pays du Sud face à la dette et à la crise climatique.

La Guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett, représentante permanente de son pays à l’ONU, porte avec sa candidature la voix des petits États insulaires en développement qui sont en première ligne face au dérèglement climatique.

Côté hommes, l’ancien président sénégalais Macky Sall porte la revendication historique du continent africain pour une représentation permanente au Conseil de sécurité et une restructuration des règles du commerce mondial, tandis que l’Argentin Rafael Grossi, actuel directeur général de l’AIEA[22], est le seul homme latino-américain de premier plan en lice, incarnant une diplomatie axée sur la sécurité globale.

Sachant qu’en vertu d’une tradition de rotation géographique, pas toujours suivie, le poste est réclamé cette fois-ci par l’Amérique latine. Sachant également que d’autres candidats peuvent encore se déclarer[23].

Mais quelle que soit la personnalité qui prendra la tête du Secrétariat général en janvier 2027, ce choix ne doit pas se résumer à un arrangement géopolitique entre superpuissances. Il faut tout simplement sauver l’ONU et lui redonner ses lettres de noblesse, et non pas se contenter de défendre une bureaucratie trop souvent impuissante.  

Défendre les Nations Unies, c’est défendre le droit international humanitaire contre la barbarie militaire, la justice climatique contre le productivisme aveugle, et le multilatéralisme contre le repli nationaliste porté par toutes les extrêmes droites de la planète ayant actuellement le vent en poupe.

​Si la personne installée au siège de l’ONU en 2027 n’est qu’une exécutante au service des grands de ce monde, l’institution achèvera sa descente aux enfers. Si elle devient en revanche le moteur des luttes mondiales pour la paix, le droit international et le respect du vivant, l’ONU retrouvera alors sa principale raison d’être : « préserver les générations futures du fléau de la guerre »[24]

La France faisant partie des membres permanents du Conseil de sécurité, elle a encore un rôle fondamental à jouer dans ce combat et on aimerait entendre s’exprimer sur la question les candidats à la Présidentielle de l’année prochaine. Etant donné l’hostilité du locataire de la Maison Blanche vis-à-vis de l’ONU, on aimerait également que cette séquence permette de remettre sur la table la question de rapatrier l’ensemble des Nations Unies à Genève, comme le demandait cette pétition de septembre dernier signée par près de 4700 personnes.

Ne jamais oublier la phrase de Dag Hammarskjöld, ancien Secrétaire général des Nations Unies de 1953 à 1961 : « L’ONU n’a pas créé le paradis, mais elle a évité l’enfer. »

Benjamin Joyeux

[1] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Élection_du_secrétaire_général_des_Nations_unies_en_2026

[2] Lire notamment https://news.un.org/fr/story/2025/09/1157475

[3] Lire par exemple https://www.courrierinternational.com/une/une-du-jour-comment-arreter-la-guerre-oubliee-du-soudan_256866

[4] Lire https://news.un.org/fr/story/2026/02/1158449

[5] Voir https://www.un.org/fr/ga/

[6] Voir https://main.un.org/securitycouncil/fr

[7] Voir https://www.ohchr.org/fr/hr-bodies/hrc/about-council

[8] Voir https://www.unhcr.org/fr

[9] Voir https://www.who.int/fr

[10] Voir https://www.ohchr.org/fr/ohchr_homepage

[11] Ecouter notamment https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-mardi-10-septembre-2024-8458532

[12] Lire par exemple https://www.tdg.ch/onu-les-coupes-de-trump-provoquent-un-deficit-de-40-milliards-397228285607

[13] Lire notamment https://www.amnesty.fr/reperes/10-choses-a-savoir-sur-le-conseil-de-la-paix-de-trump/

[14] Lire par exemple https://news.un.org/fr/story/2025/05/1155461

[15] https://www.unrwa.org/

[16] https://fr.wfp.org/

[17] https://www.unicef.fr/

[18] https://www.who.int/fr

[19] https://www.ipcc.ch/languages-2/francais/

[20] Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_secrétaires_généraux_des_Nations_unies

[21] https://unctad.org/fr

[22] https://www.iaea.org/fr

[23] Lire https://www.france24.com/fr/amériques/20260723-un-débat-policé-pour-les-six-candidats-dans-la-course-à-la-tête-de-l-onu

[24] Lire le préambule de la Charte de l’ONU : https://www.un.org/fr/about-us/un-charter/preamble

Auteur: Benjamin Joyeux

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