Stiglitz à Genève pour défendre la démocratie et le dessin de presse

Comme chaque année, la journée mondiale de la liberté de la presse avait lieu le 3 mai. A cette occasion, le prix Nobel d’économie Joseph E. Stiglitz était à Genève, où il intervenait lundi soir au Graduate Institute. L’occasion pour le célèbre professeur de défendre avec force la liberté de la presse et nos démocraties, alors que l’administration Trump met à mal comme jamais les institutions américaines et que les libertés ne cessent de reculer à l’échelle internationale. Et de célébrer également le dessin de presse, pouvant paraître anodin mais qui constitue à la fois un thermomètre et une arme redoutable pour la liberté d’expression. Librinfo y était :  

Ce lundi 4 mai, malgré la pluie incessante à l’extérieur, dès 18h, l’auditorium Ivan Pictet du Graduate Institute à Genève affiche complet. Il faut dire que le débat s’annonce passionnant : à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, et de la remise du Prix international du dessin de presse 2026, la fondation Freedom Cartoonists[1] et la Ville de Genève ont invité Joseph E. Stiglitz[2], le célèbre professeur à Colombia, prix Nobel d’économie 2001.

Auditorium du Graduate Institute le lundi 4 mai 2026 © Benjamin Joyeux

« Partout la presse est menacée »

Avant l’intervention de l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale, et après le mot d’accueil de la directrice du Graduate Institute Marie-Laure Salles, c’est d’abord Marie Barbey-Chappuis[3], conseillère administrative de la Ville de Genève, du parti Le Centre (anciennement PDC[4]), qui prend la parole.

Pour une centriste, elle ne mâche pas ses mots, en comparaison avec ses homologues français du même bord politique : « Partout la presse est menacée ! » rappelle-t-elle, soulignant à quelle point « l’information est souvent supplantée par le divertissement » et comment aux Etats-Unis sous Donald Trump « les journalistes sont rabroués comme des enfants quand ils posent les questions qui fâchent. » Selon Marie Barbey-Chappuis, ce « virus du populisme » a traversé l’Atlantique, preuve en est par exemple en France où « le RN ne cesse de progresser ». Et la conseillère administrative d’insister sur le fait que : « La suisse aurait tort de se croire à l’abri », en appelant pour conclure à « faire entendre la voix de toutes celles et ceux qui se battent pour une presse libre » pour « acquérir une immunité collective face à ce virus ».

On aimerait des centristes aussi offensifs sur le sujet de ce côté-ci de la frontière où le rapport sur l’audiovisuel du député d’extrême droite Charles Alloncle, très dangereux pour la liberté de la presse et propagateur de fake news[5], vient d’être adopté y compris par des députés soi-disant du centre.

C’est ensuite Patrick Chappatte[6], le célèbre dessinateur de presse suisse, officiant en France notamment dans les pages du Canard Enchaîné ou encore de Courrier International, qui introduit Joseph E. Stiglitz, en faisant s’esclaffer la salle. Il rappelle au prix Nobel d’économie lui avoir offert un tote bag illustré par un de ses dessins représentant Donald Trump touchant les fesses de la Statue de la Liberté, en marge du Forum économique mondial en 2018, alors que le Président américain, à qui Chappatte voulait au départ offrir son dessin, était présent à quelques mètres.

Chappatte au Graduate Institute le 4 mai © Benjamin Joyeux

 

Le fameux dessin en question

La leçon du professeur Stiglitz

Joseph E. Stiglitz prend alors place seul, dans un fauteuil, au milieu de la scène de l’auditorium, afin de livrer à un auditoire conquis environ trois quart d’heure de leçon professorale implacable sur l’urgence de défendre nos institutions démocratiques face à la multiplication des atteintes, partout sur la planète en général et aux Etats-Unis en particulier, à la liberté de la presse, à la liberté d’expression et surtout à la liberté académique.

Le prix Nobel d’économie envoie alors un message clair aux Européens : « Ne capitulez pas ! » D’après lui, le peuple américain n’a pas été assez attentif à l’affaissement de ses institutions démocratiques, ne comprenant pas que sa constitution « n’était pas qu’un bout de papier », mais des valeurs et principes fondamentaux à défendre quotidiennement. Le professeur termine son intervention par un hommage aux dessins de presse comme instruments fondamentaux de défense de ces valeurs, avant d’être rejoint sur scène par Kenneth Roth[7], professeur invité à Princeton et ancien directeur de Human Rights Watch[8], pour un débat sur l’état de la démocratie américaine, à six mois des midterms[9].

Joseph Stiglitz au Graduate Institute le 4 mai © Benjamin Joyeux

La caricature comme pilier de la démocratie

Les lauréats 2026 du prix international du dessin de presse de la Fondation Freedom Cartoonists, le « Kofi Annan Courage in Cartooning Award », sont ensuite présentés sur scène par Chappatte, également président de la Fondation, et par Marie Heuzé, sa vice-présidente : Jimmy « Spire » Ssentongo, caricaturiste tenant tête au pouvoir en Ouganda, est présent, tandis que sa co-lauréate palestinienne, Safaa Odah, est, elle, malheureusement toujours coincée à Gaza[10].

Cette conférence au Graduate Institute s’est tenue dans l’ombre du dernier classement 2026 de Reporters sans frontières (RSF)[11] : on y observe un recul de la liberté de la presse dans de nombreuses démocraties occidentales. Joseph Stiglitz a pu rappeler notamment que la précarisation du métier de journaliste, liée à l’effondrement du modèle économique des médias traditionnels face aux géants du numérique, constitue une forme de censure indirecte mais redoutable pour la liberté de la presse.

Quant au dessin de presse, pratiqué sans relâche par Chappatte et ses nombreux collègues à travers le Globe, il reste, par sa capacité à simplifier sans trahir, un des meilleurs alliés des citoyens pour décrypter les mécanismes de domination que Joseph Stiglitz dénonce depuis des décennies dans le champ économique.

Comme l’écrivait Oscar Wilde « La caricature est l’hommage que la médiocrité paie au génie. » Le regretté Cabu n’aurait certainement pas démenti. 

Benjamin Joyeux

[1] Voir https://freedomcartoonists.com/?lang=fr

[2] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_E._Stiglitz

[3] Voir https://www.geneve.ch/autorites-administration/conseil-administratif/membres-conseil-administratif/marie-barbey-chappuis

[4] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Centre_(Suisse)

[5] Lire notamment https://vert.eco/articles/rapport-alloncle-sur-laudiovisuel-public-un-ramassis-de-fake-news-sur-linformation-scientifique

[6] Voir

[7] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Kenneth_Roth

[8] https://www.hrw.org/fr

[9] Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_de_mi-mandat_aux_%C3%89tats-Unis

[10] Lire https://freedomcartoonists.com/?lang=fr

[11] Voir https://rsf.org/fr/classement

Auteur: Benjamin Joyeux

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