Jardiner dans les ruines d’un monde toxique 

L’université populaire Thônes Aravis reçoit Bertille Darragon

Quasiment tous nos sols, rivières, lacs sont pollués. En moins d’un siècle, et surtout depuis les années 1950, et les trente pas glorieuses, l’homme aura réussi l’exploit de rendre l’environnement toxique avec des polluants éternels, ces molécules que la nature ne sait pas traiter, ni absorber, ni digérer. Paru en 1962, Le Printemps silencieux écrit par la biologiste Rachel Carson, première lanceuse d’alerte, informait sur les dangers irréversibles des pesticides au DTT. Épandu, il y a plus de 60 ans, le DTT a fini par être interdit, mais il est resté dans nos sols… Las, l’empoisonnement de la terre, de l’air, de l’eau continue et il faut composer avec ça. Les jardiniers sont des sentinelles concernées au premier chef par les pollutions et ont un rôle pour mobiliser.

C’est que fait Bertille Darragon qui a fourni un travail journalistique de collecte d’informations qu’elle restitue dans son livre Jardiner dans les ruines, quel potager dans un monde toxique ? sorti en 2024 publié aux Éditions Écosociété. L’autrice était invitée à Thônes le 24 avril dernier par l’Université Populaire Thônes Aravis pour aborder les questions de pollution, des limites planétaires et du jardinage dans tout ça. Une conférence et un échange nourri avec la vingtaine de personnes présentes à cette soirée sorties secouées par l’ampleur des pollutions. Mais il est encore temps de freiner. En voici un résumé, accrochez-vous ! 

Bertille Darragon habite dans le Trièves en Isère. Passée, comme elle le qualifie, par « le gros jardinage » dans un lieu collectif, elle contribue désormais à des jardins maraîchers. Dans son livre, Jardiner dans les ruines, quel potager dans un monde toxique ?, elle aborde la question des pollutions qui est l’une des 9 limites planétaires définies par une équipe de scientifiques, la Commission de la Terre. Nous en avons déjà dépassé 7, nous sommes vraiment trop forts pour la destruction de l’habitabilité de notre belle planète ! « Dépasser certains seuils, c’est s’exposer à des risques de basculement avec des déséquilibres de notre système terre qui sont moins favorables aux sociétés humaines telles qu’on les connaît et notamment à l’agriculture et vers un monde avec beaucoup de changements pour le vivants », prévient-elle. Une des limites concerne la biodiversité, on a franchi le seuil avec un basculement vers la 6ème extinction de masse. N’oublions pas que nous les humains sommes tissés avec le reste du vivant et pas au sommet de tout, sauf peut-être de la connerie…

Les entités nouvelles

L’une de ces neuf limites planétaires est celle des « entités nouvelles », terme utilisé pour débanaliser le terme de pollution et désigner les pollutions ayant des effets toxiques systémiques sur le système Terre : « Il y a des seuils de pollution au-delà desquels le système Terre en tant que système est affectéCe n’est pas juste une pollution par ici, une pollution par-là, qu’on pourrait dépolluer, ce sont des pollutions multiples et massives pouvant entraîner des bascules. La plupart des polluants agissent sur la biosphère, le monde vivant, en étant toxiques. Mais ce n’est pas uniquement la toxicité qui peut affecter le système Terre. Par exemple pour les microplastiques, le problème n’est pas seulement une question de toxicité, ils changent la structure du sol et modifient la façon dont se passe l’évaporation d’eau et la rétention d’eau par le sol. Tout ça a des impacts infinis sur le monde vivant. »

Ces entités nouvelles affectent la biosphère et peuvent donc contribuer à la 6e extinction, une autre des limites planétaires, celle de la biodiversité… Toutes les limites planétaires s’entrecroisent et ont des influences négatives les unes sur les autres, voilà, voilà…

Ces polluants qui cochent toutes les cases de la dangerosité

L’effet systémique sur le système Terre est lié à trois principales caractéristiques des polluants et plus ils cochent de cases, plus ils sont dangereux :

Les entités nouvelles se caractérisent par les trois caractéristiques suivantes :

– La persistance : des polluants qui ne se biodégradent pas ou peu sont d’autant plus dangereux. C’est le cas du DDT qui a été interdit depuis 40 ans et qui est resté dans les sous-couches du sol à 30 ou 40 cm. A contrario, les hydrocarbures sont des molécules qui sont dangereuses mais qui peuvent être divisées et déconstruites par des microbes.

–  « Quand on pollue ici, on pollue en Arctique » : La mobilité d’une entité nouvelle amplifie le danger. Les molécules mobiles, telles que le lindane, pesticide retrouvé sur des mouettes en Arctique où il n’y a jamais eu d’épandage, se propagent loin de leur point d’émission, affectant des écosystèmes éloignés. Le lindane circule via la chaîne alimentaire, l’eau, l’air et on va le retrouver partout sur la planète.

– L’usage massif et la dissimulation de la dangerosité d’une molécule est la troisième caractéristique. L’utilisation généralisée de certaines molécules dont la toxicité est cachée pendant longtemps entraîne une pollution étendue avant que les risques ne soient révélés. C’est par exemple le cas de PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées), toujours pas réglementées (seuls quatre PFAS sont interdits), et dont les entreprises savaient la dangerosité depuis 1961. « Les PFAS sont tous synthétiques, le vivant ne sait pas faire avec ces polluants éternels . »

Bertille souligne que le seuil des entités nouvelles a été dépassé, comme le sont 7 des 9 limites planétaires, à l’exception des aérosols et de la couche d’ozone : « Un protocole a réussi à stopper une grande partie des molécules néfastes à la couche d’ozone. On a arrêté de la détruire, mais sa reconstitution n’est pas aussi rapide que ce qu’elle pourrait être parce qu’on produit encore des molécules qui la détruisent. Ça n’est donc pas acquis. »

Ces seuils dépassés on entre dans une zone où le risque de bascule est démultiplié.

Il est encore temps de faire machine arrière et c’est même urgent nonobstant l’incapacité des sociétés humaines à gérer ces polluants face à l’ampleur et la complexité des molécules produites. « Nos sociétés sont juste incapables de maîtriser ce qui se passe. C’est-à-dire que c’est open bar pour les industriels. Les sociétés civiles, elles courent derrière avec des dizaines d’années de retardon a 50 ans, 60 ans de retard pour prendre en charge ce qui se passe. »

A Annecy et alentours, on boit et on mange nos pneus !

Une étude de la FNE Haute-Savoie de janvier 2026 a révélé la pollution du lac d’Annecy par l’abrasion des pneus, qui libère microplastiques, additifs toxiques et métaux lourds. Cette abrasion des pneus serait la première source de microplastiques dans les océans et s’aggrave avec le poids des véhicules (voitures électriques, SUV), la courbe est même exponentielle. Pas étonnant quand on apprend qu’on perd en moyenne 1,4 kg par habitant et par an de pneu et que chaque fois qu’on change un pneu, c’est 4 kg de matière qui a été arraché, qui part dans l’eau, dans l’air… Comme si ça ne suffisait pas, les microplastiques s’agrègent à d’autres polluants (comme les gaz d’échappement. L’eau du lac, utilisée pour l’eau potable, contient ces polluants, ce qui signifie que les habitants « mangent, boivent leurs pneus et irriguent leur jardin avec ». Une fois dans les sols, les métaux lourds migrent dans les plantes. Dans le sédiment et les zones de surface on a trouvé des niveaux d’additifs qui sont comparables à Canton en Chine… Notez que l’air à Annecy est comparable à Paris ou Hong Kong !

Un échantillon d’annecien·nes ont fait analyser leur sang : 37 % des échantillons présentent des additifs, ce qui est supérieur à ce que des études comparables ont trouvé à New York.

Des actions collectives ont été intentées contre les fabricants de pneus aux États-Unis, des fois que ça puisse donner des idées de ce côté de l’Atlantique !

Le scandale des PFAS à Rumilly : des jardins incultivables

Concernant les PFAS, ces polluants éternels, il y en a de partout, mais l’autrice évoque la pollution dangereuse avec des risques importants pour la santé à Rumilly, autour des sites de production de Téfal et de l’ancien site de Salomon où les jardins sont devenus incultivables et l’eau impropre à la consommation (deux captages d’eau ont dû être raccordés au réseau d’Annecy). Les plus explosé·es étant les ouvriers et ouvrières,et les riverain·es direct·es de ces usines. Elle précise que les PFAS à longue chaîne s’accumulent dans les racines, on les retrouve dans les légumes. Depuis leur interdiction, les industriels utilisent des PFAS à courte chaîne, plus solubles, ils se retrouvent dans l’eau et migrent dans les légumes…

Comment vivre dans un monde devenu toxique ?

« Il faut essayer d’arrêter les pollutions, mais elles pollutions sont là, et, dans un monde globalement toxique, avec des niveaux très différents selon les polluants et selon les endroits, on est obligé de bricoler avec ce monde tel qu’il est dans une optique de diminutions des risques », constate-t-elle. Elle ajoute : « Dans les jardins, il y a sans doute des métaux lourds, mais on peut vivre avec si on ne plante pas des poireaux par exemple car ils absorbent le plomb. »  Concernant les PFAS, sachez que les choux de Bruxelles ne concentrent à priori pas les PFAS : « Il va falloir compter sur eux ! ». En revanche, les légumes feuilles qui poussent lentement auront accumulé des toxiques dans l’eau ; les blettes ont des taux énormes car elles reçoivent aussi la pollution aérienne.

Elle conseille d’ajouter de la matière organique au sol pour stabiliser les PFAS « historiques » et met en garde contre les pesticides, une des sources de contamination au PFAS, beaucoup d’entre eux en contenant : « 20% des fruits cultivés en Europe en contiennent à cause des Pesticides. »

Alors, certes il faudrait que tout soit bio, mais beaucoup de maraîchers et maraîchères ne maîtrisent pas l’historique du sol, ni ce qu’il y a dans l’air. D’où l’importance de faire des relevés dans son sol car selon les métaux trouvés, on peut arrêter des produits et en cultiver d’autres. Le Saulne et le peuplier fixent et stabilisent la pollution et la contiennent en un endroit.

L’autrice conclut en soulignant le pouvoir du jardinage comme acte de résistance : « Quand on jardine, on cultive de l’amour, on est en lien avec des vivants, on développe des sentiments qui nous donnent de l’énergie. Cet attachement peut nous aider à continuer et à défendre le vivant. »

Colère contre la destruction et amour, sont deux sentiments qu’elle juge essentielles pour agir face aux défis environnementaux.

Sandra Stavo-Debauge

 

Prochain rendez-vous de l’Université Populaire le 29 mai 2026 : Brigitte Pépin-Donat et Laurent Hatchadour présenteront « Un monde qui disparaît », leur reportage photos sur les petits villages de paysans népalais qui voient arriver « le progrès » transformant leur mode de culture et d’existence.

Auteur: librinfo74

Partager cet article :

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.