La 24e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) vient de s’achever ce dimanche à Genève, dans un contexte de montée de l’autoritarisme et de risque de guerre généralisée au Moyen-Orient, tandis que le droit international et les institutions onusiennes semblent plus affaiblis que jamais. Pendant les dix jours du Festival, la cité de Calvin a défendu son rôle historique de carrefour mondial des droits humains, dont le débat de vendredi en présence de Francesca Alabanese fut sans conteste un des moments forts du FIFDH 2026, devant une salle comble difficile d’accès :

Salle de l’Espace Pitoëff, vendredi 13 mars 2026 ©Benjamin Joyeux
Ce vendredi 13 mars au soir, de ce côté-ci de la frontière, on affûte ses derniers arguments et on participe aux ultimes réunions avant la fin officielle de la campagne du premier tour des élections municipales qui se termine à minuit. Au même moment du côté de Genève, l’heure n’est pas aux discussions locales mais bien plutôt à la réflexion globale, dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains. Le fameux FIFDH, qui en est à sa 24e édition, est bien connu des Genevois et plus largement des Suisses, mais encore assez peu relayé dans les médias français. Pourtant la richesse de sa programmation filmographique, la qualité de ses nombreux intervenants en provenance du monde entier et sa fréquentation qui ne faiblit pas (plus de 33 000 spectateurs cette année) devraient faire des émules de ce côté-ci de la frontière.
« La Palestine est la dernière frontière coloniale de l’Occident »
En tous cas ce vendredi soir, le hall de l’Espace Pitoëff est déjà quasiment plein à craquer alors qu’il n’est que 19h et que la projection, suivie du débat tant attendu, ne commence qu’à 20h30. Des dizaines de personnes font le « pied de grue » devant le guichet d’entrée, espérant encore pouvoir assister à la séance, même si cette dernière affiche « complet » sur le site Internet du Festival depuis des semaines, malgré la jauge de plus de 450 places. Il faut dire que l’affiche est alléchante : au programme, Disunited Nations[1], documentaire du réalisateur français Christophe Cotteret[2], suivi d’un débat en présence de ce dernier et surtout de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens occupés[3]. Suivant pendant 79 minutes cette dernière au plus près de ses multiples déplacements depuis le 7 octobre 2023, le film démontre avec une précision chirurgicale l’hypocrisie occidentale et l’inaction coupable de la communauté internationale face au génocide en cours à Gaza. Ce malgré la précision des différents rapports et des prises de position de Francesca Albanese, qui, elle ne cesse de le rappeler, intervient toujours en tant qu’experte du droit international et non en tant que militante.
La question du documentaire, abordée lors du forum qui s’ensuit, animé par la journaliste de Médiapart Rachida El Azzouzi[4], est bien celle de savoir si les Nations Unies, nées avec la partition de la Palestine, ne risquent pas de mourir avec elle. Francesca Albanese, au cœur de polémiques savamment entretenues depuis des mois, Israël n’ayant de cesse de tenter de décrédibiliser son travail et sa personne, ne tergiverse pas. Après de longs applaudissements soutenus de la salle, elle prend la parole pour rappeler des évidences : « La Palestine est bien la dernière frontière coloniale de l’Occident. Et des entreprises s’enrichissent avec le génocide en cours à Gaza, comme Palantir par exemple.[5]» Francesca Albanese précise que « le droit international n’est ni mort ni vivant, ce n’est qu’un instrument. Mais c’est nous qui sommes incapables d’exercer notre pouvoir de démocratie et qui finissons par nous habituer à la guerre comme si ce n’était rien. » La rapporteuse spéciale ajoute que « l’Union européenne, avec ses 450 millions de citoyens, reste un des principaux partenaires commerciaux d’Israël, ayant même augmenté ces échanges depuis deux ans. Gaza, ce sont des crimes collectifs dont nous sommes tous responsables. »
Pour le réalisateur Christophe Cotteret : « Il faut repenser l’ONU et plus largement le multilatéralisme avec des outils nouveaux, car ça n’a pas commencé à Gaza, mais notamment avec la guerre en Irak lancée à partir d’un mensonge, ouvrant déjà la porte à l’impunité. »
Les centaines de personnes présentes dans la salle ont ainsi pu mesurer durant le débat l’écart vertigineux existant entre les normes du droit international et leur application réelle, Francesca Albanese rappelant au passage que « l’ONU doit être protégée, car elle nous manquera beaucoup le jour où on ne l’aura plus. »

Christophe Cotteret, Francesca Albanese et Rachida El Azzouzi le 13 mars ©Benjamin Joyeux
L’Iran, le Soudan et une édition-monde
Au-delà de la Palestine et de la soirée de vendredi, la 24e édition du FIFDH a également honoré deux films sur l’Iran et le Soudan : A Fox Under a Pink Moon[6], qui retrace les tentatives de fuite d’Iran d’une jeune Afghane de 16 ans, a reçu le Grand Prix du documentaire, et Cotton Queen[7], histoire d’une jeune soudanaise au cœur d’un village de coton, a reçu le Grand Prix de la fiction.
Un axe programmatique intitulé « Dérives autoritaires et spectre du fascisme » a également exploré le recul démocratique en cours aux États-Unis et en Europe, ainsi qu’une perspective mondiale plus large. Le festival se clôture ce mardi 17 mars en présence de la réalisatrice Claire Denis, qui présente son dernier film, Le Cri des gardes, en avant-première en Suisse[8].
Le programme professionnel des Impact Days[9] a, pour sa part, battu des records, réunissant plus de 220 participants dont 115 organisations environnementales, philanthropiques et de justice sociale, avec près de 200 projets reçus de 70 pays.
Au final, plus de trente-trois mille spectateurs, des débats nourris qui ont interrogé les certitudes, et Francesca Albanese face à une salle genevoise suspendue à ses mots : cette édition 2026 du FIFDH 2026 semble réussir, une fois de plus, à être bien plus qu’un festival de cinéma, faisant de Genève, entre le 8 et le 17 mars, le carrefour des droits humains, dans un monde où le droit international semble être malheureusement devenu optionnel.
Comme le disait Desmond Tutu : « Cela veut dire beaucoup pour les personnes opprimées de savoir qu’elles ne sont pas seules. Ne laissez jamais personne vous dire que ce que vous faites est insignifiant. »
Benjamin Joyeux
[1] Voir https://fifdh.org/festival/programme/2026/film/disunited-nations/
[2] Lire https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Cotteret
[3] Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Francesca_Albanese
[4] Lire https://www.mediapart.fr/biographie/rachida-el-azzouzi
[5] Lire par exemple : https://www.france-palestine.org/Les-entreprises-de-surveillance-basees-sur-l-IA-se-bousculent-pour-obtenir-une
[6] Voir https://fifdh.org/agenda/a-fox-under-a-pink-moon/
[7] Voir https://fifdh.org/festival/programme/2026/film/cotton-queen/


