Pourquoi le front de gauche échoue face au Front National.
Dans son livre : La gauche radicale et ses tabous (éditions du Seuil), Aurélien Bernier retrace l’histoire récente des mouvements politiques et sociaux en France dans les contextes européen et mondial. Il montre comment des revendications qui, au départ, se sont élevées dans le milieu de la gauche radicale (pour la distinguer de la gauche libérale) ont été peu à peu captées par le Front National.
C’est ainsi que des projets comme le rétablissement d’un certain protectionnisme pour contrer les méfaits du libéralisme débridé, le refus des contraintes imposées par l’Union Européenne ou la volonté de restaurer une souveraineté populaire à l’échelle de la nation sont devenus des propriétés de la droite extrême.
Et la gauche radicale (dont le front de gauche est une composante essentielle) a glissé, parfois inconsciemment, vers une opposition systématique au Front National de telle sorte que, pour ne pas risquer de lui ressembler, il rejette automatiquement ces projets devenus tabous.
Pourtant, Aurélien Bernier nous explique que chacun de ces projets a un sens différent selon qu’il est porté par la gauche radicale ou par la droite extrême.
Prenons le cas du protectionnisme :
Il est, à gauche, le meilleur moyen de contrer le libéralisme qui livre le marché économique à la seule loi de la concurrence et de la compétitivité.
Rendant impossible de protéger nos industries et notre agriculture, le libéralisme ouvre la voie du chantage aux délocalisations pour imposer le dumping social, le chômage et l’écrasement des salaires.
Contrôler les mouvements de capitaux et de marchandises permettrait de faire cesser des situations de totale dépendance économique de certains peuples liés à des besoins vitaux d’ importations ou d’exportations.
Cela permettrait aussi de construire une véritable fiscalité de gauche à laquelle les grandes entreprises ne pourraient plus se soustraire en filant vers des mieux-disant voire des paradis fiscaux.
Alors, certes, les mouvements de la gauche trotskiste n’ont pas tort lorsqu’ils opposent à ces arguments l’idée que le protectionnisme, en mettant en avant l’intérêt de la nation, risque de favoriser à l’intérieur de celle-ci une complicité entre la classe des travailleurs et celle des possédants aux dépens de la solidarité entre travailleurs de toutes les nations.
Il est vrai que le protectionnisme peut servir les intérêts de la bourgeoisie nationale et c’est bien ainsi que l’entend le Front National et en ce sens qu’il la défend, en ce sens que la gauche radicale doit s’en méfier.
Mais en aucun cas la gauche ne doit se laisser confisquer le concept de Nation sous prétexte de son utilisation dans le terme de « nationalisme ».
La Nation est l’unité populaire qui peut seule permettre la démocratie et instaurer la coopération avec les autres peuples. et cette coopération doit viser à se développer « prioritairement dans les domaines non-marchands de l’éducation, de la santé, de la connaissance… Une véritable coopération doit faire progresser, de part et d’autre, l’autonomie des états, de manière à sortir d’un rapport de dominants à dominés. »
« Cette conception du protectionnisme comme outil de conquête de l’autonomie des peuples est fondamentalement de gauche. elle n’a absolument rien à voir avec le protectionnisme de l’extrême droite, qui vise seulement à défendre les intérêts capitalistes nationaux. dans ces conditions, la gauche radicale n’a aucune raison de l’écarter par principe. » (Aurélien Bernier, La gauche radicale et ses tabous, p.89.)
(Aurélien Bernier analyse ensuite les tabous de « la sortie de l’Union Européenne » et de la « souveraineté nationale ». Nous nous proposons de traiter ultérieurement de ces problèmes et vous invitons, en attendant, à consulter son livre .)
Aurélien Bernier, ancien dirigeant d’Attac, proche du Front de Gauche, collabore au Monde Diplomatique. Il a publié Le climat, otage de la finance (2008), Désobéissons à l’Union Européenne ! (2011) et Comment la mondialisation a tué l’écologie (2012) aux éditions Mille et Une Nuits.


